Le Passe Muraille

Le balcon

Texte inédit de Fabrice Pataut

Que regardions-nous exactement, tous les deux accoudés au fer forgé ? L’oiseau en céramique blanche qui agrémente aujourd’hui encore le balcon voisin ? La cathédrale qui nous tournait le dos ? L’azur ? Autre chose ? Rien de trop précis ? Il est difficile d’imaginer aujourd’hui l’encombrement de cet étroit sentier de pierre aux bords recouverts de mousse. Je dis « sentier »car nous prenions ce balcon pour nos promenades comme on prend un chemin. L’été, nous y laissions les tortues à l’air libre ; l’espace vide, de l’autre côté, nous semblait saturé et étouffant comme en forêt aux mois d’automne. Nous aimions le contempler avec paresse en fumant des cigarettes, serrés entre la balustrade et la fenêtre. Les pots en terre cuite, les racines séchées, les balais, les bacs, les carapaces vides, toutes sortes d’objets entassés, toutes sortes de moments, mis eux aussi bout à bout, donnaient à l’éternité une figure éclectique dont nous étions fiers. Nous allions sur place, bercés par le ronronnement des péniches.

Combien d’années, si l’on fait le compte des heures, des jours et des mois ? Je dirais que nous avons bien passé dix ans sur le balcon. La difficulté de rentrer, de refermer la fenêtre, de regarder les mêmes choses derrière les petits carreaux, était celle des punitions et des retours de vacances. Nous parlions peu, nous faisions semblant de nous pencher pour appartenir quand même au monde extérieur, mais sans jamais le rejoindre, sans descendre, sans nous jeter. Nous imaginions que si jamais nous nous donnions la peine de prendre l’escalier, de traverser le hall et de pousser la porte cochère, nous nous retrouverions sur le quai ; que si nous le suivions sur la droite ou la gauche, nous croiserions une rue, puis une autre, et que nous pourrions continuer ainsi à l’aventure jusqu’aux premiers champs, jusqu’à la campagne, jusqu’en Aquitaine, jusqu’en Chine. Mais nous n’avons jamais quitté le balcon, pas même en pensée — ou alors une seule fois, précisément à propos de la Chine. Nous y avons nourri un poisson, fait pousser un ficus, bu le thé.

Lorsque l’immeuble a été détruit, le balcon a été démonté et couché de côté sur le trottoir. On aurait dit une grosse étagère de pierre avec une bordure ouvragée. Les ouvriers l’avaient laissé là sans faire de bruit, comme on pose à terre un homme fatigué, comme on laisse sur le flanc un cheval mort, l’un décoré au front de feuilles de fonte noire, l’autre au front également d’un entrelacs de cordes fait de la même matière, tous deux délivrés des couronnes de deuil, des chutes, des harnais et des pauvres soucis.

@Fabrice Pataut

Image: Marie-Laure de Nouilles, par Cecil Beaton

 

1commentaire

  • phban dit :

    Remarquable texte. De ce simple balcon d’autrefois se dégagent de très subtiles harmoniques qui nous entraînent irrésistiblement vers un ailleurs de songe, d’idéal et de regret.

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