Le Passe Muraille

L’allocution du Nouvel-An

 

Discours présidentiel en 2050,

par Franz Hohler

Chères Confédérées, cher Confédérés, c’est avec une grande joie que je vous présente mes vœux de Nouvel An pour la première année de la seconde moitié du siècle. Quelles sont les pensées, quels sont les sentiments qui nous animent, nous les Suissesses et les Suisses, au seuil de l’an 2050 ?

Tout d’abord, je crois, un sentiment de gratitude, gratitude envers un pays qui jouit toujours d’un solide bien-être et qui, avec son taux de chômage de 33,5 pour cent, se situe nettement au-dessous de la moyenne européenne. Gratitude aussi pour avoir été épargnés par les grandes catastrophes et pouvoir ainsi consacrer toutes nos forces à la reconstruction de la région bernoise qui, seize ans après l’ évènement, en a encore un urgent besoin.

Gratitude enfin pour cette Suisse qui est redevenue en ce siècle un des pays les plus riches en matières premières. Comme vous le savez, les négociations du Conseil fédéral avec l’Autriche et l’Islande pour une Communauté des pays exportateurs d’eau sont sur le point d’aboutir, et au sein de cette Communauté, il nous sera enfin possible de fixer le prix de l’eau à un niveau stable. Nos installations de fonte des glaciers à Fiesch, Grindelwald et Morteratsch – je tiens à le souligner une fois de plus à l’intention des Ligues de protection de la nature – ne servent pas seulement à maintenir des places de travail en Suisse, mais constituent également une obligation morale envers tous les pays dont les provisions d’eau potable sont épuisées.

En cet an de grâce, autre raison de réjouissance, nous pouvons aussi fêter le cinquantième jubilé de notre entrée dans la CEE, et je crois que beaucoup de ce qui a été réalisé au cours des dernières décennies n’aurait pas été pensable sans cette adhésion. J’aimerais m’adresser à tous ceux qui réclament un retour de la Suisse à la neutralité, à une monnaie et une armée bien à nous: faut-il que d’un cœur léger, nous jetions par-dessus bord tout ce que nos pères et nos mères ont péniblement mis en place? Faut-il que le monument à la Conseillère fédérale Vreni Spoerri sur la place Botta à Berne ait perdu toute signification? Les plus anciens parmi nous se souviennent certainement des temps fastidieux où ils passaient leurs dimanches aux urnes à cause de je ne sais quelles décisions ministérielles à propos de droit foncier, de subventions sucrières ou de percement de tunnels.

Que les pays méditerranéens soient sortis de cette Communauté, nous ne saurions leur en faire grief, et que le Bénélux ait emboîté le pas à la Fédération scandinave qui vient également de quitter la CEE, tout comme l’ont fait l’an dernier la Pologne et les pays baltes, voilà qui ne saurait constituer pour la Suisse une incitation à les imiter. La Suisse est et reste européenne; elle est, nous pouvons l’affirmer en toute modestie, le cœur de l’Europe, et ce coeur ne saurait cesser de battre.

C’est pourquoi, chères confédérées, chers confédérés, nous aimerions vous prier de tout cœur de souscrire au nouvel emprunt fédéral. Il couvrira le service de la dette de nos NTA, dont la fréquentation a baissé de façon dramatique depuis la décentralisation de la production et l’effondrement énergétique; il servira également à financer les régiments suisses au Sahara, ainsi que la décontamination de la ville de Berne. Que cet emprunt soit émis en unités liechtensteiniennes ne constitue pas un geste inamical envers l’idée européenne, c’est simplement dû au fait que le thaler liechtensteinien est de nos jours la plus forte monnaie du monde, avec le taux d’inflation le plus bas. Nous espérons par ailleurs qu’on souscrira d’autant plus volontiers à cet emprunt que le taux d’intérêt à 18 3/4 pour cent est des plus attrayants.

J’ai évoqué tout à l’heure la matière première de la Suisse. J’aimerais y consacrer encore quelques mots: la véritable matière première de notre pays, chères confédérées, chers confédérés, c’est vous – votre énergie, votre puissance de travail, votre imagination. En dépit de toutes les difficultés sont apparues au cours des dernières années bon nombre de créations helvétiques de pointe, je pense notamment à la vache sans pattes hautement performante de nos laboratoires bâlois, à l’installation pour le séchage des fruits au centre de déchets radioactifs de Niedergösgen, ou encore à la casquette solaire «Kwitsch» avec sa bouilloire à oeufs incorporée, qui est devenue si rapidement un symbole universel de l’inventivité suisse.

La promotion de tous ces produits s’est trouvée facilitée par le fait que, suite à la dernière révision partielle de la Constitution, trois de nos Conseillers fédéraux sont directement nommés par le «Vorort pour le commerce et l’industrie» – moi-même, je n’aurais pu m’imaginer meilleure préparation au Ministère fédéral des finances que mon passage à la direction de l’Union des Sociétés de Crédit suisses.

L’Etat, chères confédérées, chers confédérés, dépend des initiatives issues de vos rangs, car il y a longtemps qu’il n’est plus en mesure de faire face aux obligations qui étaient les siennes à la fin du siècle dernier, du temps où régnait ce qu’on appelle le romantisme étatique. L’Etat est reconnaissant à McDonald’s d’avoir repris l’Ecole d’agriculture biologique, l’Etat est reconnaissant à Philip Morris de diriger nos sanatoriums pulmo- naires, l’Etat est reconnaissant à la Société suisse de réassurances d’avoir racheté l’AVS, l’Etat se félicite de la reprise des PTT par la Migros et des CFF par Toyota, car l’Etat, chères confédérées, chers confédérés, ne peut entrer de plain-pied dans la seconde moitié du siècle qu’avec votre collaboration.

Dieu veuille continuer à couvrir notre joyau de sa main protectrice ou, comme l’a dit le poète:

«La Suisse est un petit pays Mais y’en a point de plus joli!»

Bien à vous

Le Président de la Confédération

Pushparajah Alabaplanalpya

F. H.

Ce texte a paru en allemand dans un ouvrage collectif, Halb Zeit, «Fünftzig 50jährige zur Schweiz, Provokationen, Optionene, Visionen», Werd Verlag, Zürich, 1993.

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