Le Passe Muraille

L’Algérie entre la colère et l’espoir d’un écrivain

         

Défense de Boualem Sansal,

par Cookie Allez

Après quatre récits  baptisés « romans » par son éditeur mais adossés à la réalité algérienne vécue par des personnes transformées en personnages, Boualem Sansal vient de faire paraître, toujours chez Gallimard, une courte «lettre de colère et d’espoir à ses compatriotes ». Son titre est explicite : Poste restante: Alger.

Ici, nous entrons dans l’écriture plus directe et plus percutante de la harangue. L’auteur cherche à convaincre, avec des arguments, avec des faits, avec des démonstrations précises. Il explique, réfute, accuse. Il dénonce les «Constantes nationales et les vérités naturelles », ces croyances — fausses — que le pouvoir enfonce dans le crâne de ses serviteurs : le peuple algérien est arabe, il est musulman et l’arabe est sa langue. Trois assertions officielles qu’il ne fait pas bon remettre en cause.

Oualou, rétorque Boualem Sansal, rien de tout cela n’est vrai. Le peuple algérien est composé «d’êtres multicolores et polyglottes» dont «les racines plongent partout dans le monde». Et de revisiter l’Histoire officielle pour y débusquer les distorsions et les oublis volontaires, les amalgames. Avec un courage inouï. Surtout quand on sait que la publication de son premier ouvrage en 1999 a conduit à son limogeage (il était haut fonctionnaire dans un Ministère). Et qu’on peut toujours redouter des représailles plus définitives. Dans son pays, Boualem Sansal n’est pas précisément un écrivain encensé par les médias… Mais il faut lire ce petit brûlot pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui de l’autre côté de la Méditerranée.

Dans écriture, il y a cri

Quelle que soit la qualité de son écriture, il ne se considère pas vraiment comme un écrivain : «j’ai écrit en tant qu’être humain, enfant de la glèbe et de la solitude, hagard et démuni, qui ne sait pas ce qu’est la Vérité, dans quel pays elle habite, qui la détient et qui la distribue ..) Je raconte des histoires, de simples histoires de braves gens que l’infortune a mis face à des malandrins à sept mains qui se prennent pour le nombril du monde, à la manière de ceux-là, perchés au-dessus de nos têtes, souriant grassement, qui se sont emparés de nos vies et de nos biens et qui en supplément exigent notre amour et notre reconnaissance». Le ton est donné.

Son écriture a du souffle, mais l’homme est discret, modeste, étonnamment sou-riant, proche et vrai. Si l’Algérie faisait partie demain des démocraties incontestables, si elle acceptait la diversité qui la constitue — diversité des origines, des peuples, des langues, des religions — et si, d’un coup de baguette magique, la vie devenait soudain plus libre et plus facile, Boualem Sansal cesserait d’écrire. «Je ferais autre chose Il y aurait tant à faire ! » dit-il avec un bel entrain. Et on entend « Je vivrais ! ». Non, décidément, voici un auteur qui n’a aucune envie de s’amuser à faire des romans. Il précise d’ailleurs que c’est un genre très peu répandu dans le monde arabe où le portrait, même exécuté à l’aide de mots, n’est guère prisé — et c’est une litote. En quelque sorte, nous sommes en présence d’un écrivain malgré lui… Ceci fait penser à la phrase terrible que Vojislav Jakic a inscrite au bas d’une de ses oeuvres «Ceci n’est pas un dessin ou une peinture, mais une sédimentation de douleur»

L’écriture à l’école de la vie
C’est une belle rencontre que celle de la sincérité. On est loin de la mythologie occidentale qui entoure le personnage de l’écrivain : la langue de Boualem Sansal, enrichie de sa double culture, n’est qu’un outil. En artisan consciencieux, il la polit indéfiniment dans le seul but de la voir servir ses idées. La beauté vient de surcroît, comme un cadeau pour le travail accompli. Quant à rechercher l’effet de style, il n’y faut pas penser !

C’est cette sincérité qui l’incite à puiser ses sujets dans la vie réelle, un peu comme si la fabrication d’êtres fictifs avait à ses yeux quelque chose de frelaté et risquait d’introduire le doute sur l’authenticité de son propos. En Algérie, le drame est hélas à portée de main: il n’y a qu’à se servir. Reste à plier la langue à sa mesure, le plus souvent à sa démesure. Le difficile, on le sent, n’est pas de manier le verbe, mais d’être juste. En somme, de coller à la réalité pour être crédible et d’impulser un élan suffisant pour en décoller et permettre de prendre du recul. Son dernier « roman », Harraga, paru en 2005, conte une histoire qui lui est personnellement arrivée. Un jour, la jeune Cherifa, son héroïne, a vraiment débarqué chez lui, enceinte d’un « Harraga », c’est-à-dire d’un garçon en fuite, de ceux qui cherchent à quitter le pays coûte que coûte et que l’on appelle là-bas des « brûleurs de route ». La suite de son destin, écrite avec verve, humour et tendresse, met en perspective l’Histoire avec un grand H telle qu’elle se fait actuellement en Algérie. Elle montre par la même occasion, et de façon tragique, comment le peuple algérien se cogne en permanence au mur de l’intolérance, s’épuise en combats de survie, est contraint de se mettre la tête sous le boisseau ou de se bercer d’illusions. Comment il a peur. Comment il n’ose pas. Comment il panse ses plaies. Comment il espère.

Quand l’écriture est un acte

Dans notre société occidentale, on ne se représente pas l’écrivain comme un homme d’action. Rêveur ou penseur, poète ou philosophe, on le voit plutôt assis à sa table, laissant infuser avec précaution une inspiration qui lui tombe miraculeusement du ciel. On l’imagine exempté des contingences de la vie du commun, occupé à soigner son écrit où se reflète son ego. Sous ses airs d’intello, on sait qu’il cache bien souvent l’âme d’une coquet-te, pétrie de narcissisme et d’amour propre. Bref, chez nous, l’écriture est considérée comme un art, et l’écrivain a tendance à se comporter en diva.

Boualem Sansal se situe à l’opposé de ce portrait. Ses écrits, si beaux soient-ils, n’ont rien à voir avec les « Belles Lettres ». Il ne cherche ni à faire plaisir ni à se faire plaisir. A l’entendre parler de ce qu’il nie être son métier, on comprend que ses quatre premiers récits furent des cris de rébellion, et que cette lettre en souffrance poste restante à Alger se pose avant tout comme un acte. Destiné à faire bouger les mentalités, à ébranler des certitudes, à insuffler en chacun ce qui, ailleurs, est un droit: la liberté de conscience. Il y met toute son énergie, toute son audace. Il le dit lui-même : c’est éreintant. Avec des hommes de cette trempe, le combat d’idées n’est pas une image. Et s’il est par nature non violent, il est d’une force admirable.

Voilà pourquoi les livres de Boualem Sansal sont d’abord des actes de courage qui, comme par enchantement, font de la belle littérature algérienne en langue française.

C. A.

Boualem Sansal, Le Serment des Barbares (1999) ; L’Enfant fou de l’arbre creux (2000) ; Dis-moi le paradis (2003) ; Harraga (2005).

 

 

Un geste solidaire

Le texte que nous publions aujourd’hui en ouverture a double valeur, à nos yeux, de défense d’un écrivain de grand mérite, par un de ses pairs, et de manifeste d’une portée plus générale, qui touche à l’honneur de la littérature.

En témoignant sa reconnaissance à l’auteur algérien Boualem Sansal, dont le dernier livre, Poste restante: Alger; lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes, impressionne autant par la netteté et l’honnêteté de son propos que par le courage civique de son appel, la romancière française Cookie Allez fait montre d’une rare et belle solidarité.

«Le Président lui-même le rappelle tout le temps : les gens de plume sont des pies auxquelles il faut couper le sifflet », écrit Boualem Sansal au terme de cette lettre ouverte visant à combattre la fausse parole qui instaure, amnistie aidant, la paix des cimetières.

Le débat ouvert par Boualem Sansal sera-t-il relancé à l’occasion de la venue, au Salon du Livre de Genève, d’une importante représentation des écrivains algériens ? Rêvons un peu…

Surtout: disons à notre tour notre solidarité à l’écrivain qui risque sa vie au nom des siens.

Le Passe-Muraille

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