Le Passe Muraille

L’adieu à Spielberg…

Nouvelle inédite de Philippe Banquet

Je me suis payé Spielberg. Et plus précisément son dernier film, West side story, remake de la fameuse comédie musicale…

Je me doutais bien qu’il se planterait, trop prétentieux, trop persuadé que. Le type s’imagine qu’avec de la couleur flashy et des mouvements de caméras à filer le tournis, il va marquer de sa patte une histoire vieillotte et déjà mal ficelée, sauvée – à l’époque – par des chansons et l’énergie de jeunes acteurs décidés à attaquer de leurs belles dents le gâteau d’Hollywood. Mais lui, Steven Spielberg, vieux, décati, usé par trop de succès anciens et de loupés récents, qu’a-t-il de neuf à nous montrer ? Enfin, vous voyez le topo, je dézingue à tout va le maître, quitte à rebrousser le poil de toute l’intelligentsia de Besançon, ça va chauffer à la rédac du Jura Libéré, quand le papier naviguera dans les mains du comité éditorial.

–  Tu t’es payé Spielberg, tant mieux. Et les impôts, tu les as payés aussi ?

Voilà tout ce qu’Albertine a trouvé à me dire quand je suis rentré hier au soir, plutôt fier de moi, et que je lui ai craché le morceau.

Faut dire qu’Albertine, Spielberg, le cinéma en général et la culture en particulier – ou l’inverse – elle s’en tamponne, selon sa favorite expression. Elle, c’est plutôt la cuisine des légumineuses et la défense des animaux ses centres d’intérêt, ainsi que la non-procréation considérée comme une technique de protection du biotope.

Pourtant, c’est en lui proposant une séance de cinoche que je suis parvenu, un soir d’il n’y a pas loin de quinze ans, à l’extirper de son groupe de copines. Il faut dire que c’était pour Into the Wild . Elle en est ressortie fan de Pearl Jam, bouleversée, et amoureuse de moi. Merci à Sean Penn pour ce chef-d’œuvre qui m’a permis de découvrir les joies et les peines de la vie en couple.

Question Spielberg, je me suis montré patient. Je le guettais au tournant, au moins depuis son Cheval de guerre, lui qui fut longtemps mon réalisateur préféré. Je savais qu’il déclinait. Ses films, contaminés par les niaiseries qu’il produisait, devenaient de plus en plus des machines à cash, de moins en moins des œuvres dignes de ce nom. J’observais se tarir de sortie en sortie son flot créatif, cette innocence bondissante qui signait ses premières réalisations, au nez et à la barbe des pontes de studios qui ne voyaient en lui qu’un confortable retour sur investissement.

Quand le bruit a commencé à circuler qu’il allait se lancer dans ce remake, bruit confirmé par un copain bien introduit dans les sphères de l’avant-garde lyonnaise, j’ai senti que je le tenais. Jusque-là il n’était pas question de le lâcher publiquement, il y avait trop d’intérêts en jeu. Ma position de pigiste responsable de la page Culture du journal le plus lu en Franche-Comté n’était pas suffisamment assurée pour que je puisse me désolidariser d’un type aussi reconnu. J’aurais scié la branche qui soutenait mon assise, et permis à la concurrence de nous piquer des parts de lectorat, se délectant de ma naïveté. J’étais prudemment resté main stream, jonglant habilement à coup de « oui mais » et de « cependant » pour commenter les opus du sieur Spielberg. Mais West Side Story, vraiment ? J’étais sûr de mon coup, il voulait pousser le bouchon hors-limites, on allait voir.

– Si c’était si nul, pourquoi tu es monté le voir en avant-première à Paris ?

– D’abord, c’était aux frais de la boîte, et ensuite, je n’étais pas sûr, il ne fallait pas prendre de risques. Le bougre aurait été capable de réussir son pari, faire mieux que l’original.

– Pas sûr que ton patron apprécie d’avoir financé ton expédition si tu dézingues le film, il va te reprocher de gaspiller son argent.

L’important n’est pas là. Mais Albertine a le chic pour passer à côté de l’essentiel. L’Art, voilà la seule et unique vérité, le reste n’est que poudre aux yeux. Je me moque bien du fric et de ses adorateurs. Comme l’a écrit quelque part Pagnol, à quoi bon se payer trois côtelettes si l’on n’a qu’un seul estomac ? Évidemment, il faut quand même rester réaliste, prudent, assurer le minimum vital, je ne suis pas un pur esprit, ne vous méprenez pas. Quoi qu’il en soit, derrière les apparentes concessions aux nécessités, je garde ma ligne directrice, une forme de, osons le mot, pureté, qui me guide à travers les méandres de l’existence, pour éviter de me fourvoyer : Carax plutôt que Desplechin, Jarmusch plus qu’Ivory, Coppola fille de préférence à son père. Même si je dois en pâtir, quitte à remplacer le foie gras par des rillettes et les vacances au Maroc par un séjour dans les Vosges. Qu’importe, tant que je peux me regarder dans le miroir sans baisser les yeux.

Steven Spielberg. Il me suffit de penser à Duel  pour retrouver mes sensations, ce soir-là au club ciné du lycée. L’audace de son premier film, la simplicité et l’efficacité de sa trame narrative avaient mis KO le naïf spectateur que j’étais, décidant sous le choc de ma vocation :  je serai cinéphile. Et cinéphile je devins.

De toutes façons, c’est trop tard. J’ai esquissé mon compte-rendu pendant les deux heures et quart du TGV hier soir, puis peaufiné les détails à la maison cette nuit, jusqu’à tard. Je ne voulais pas prendre le risque d’une erreur factuelle, Google et Wikipédia ont mouliné plein gaz pour scruter toute la filmographie du sieur Spielberg et déterrer les articles et commentaires concernant la version originale de West Side Story , celle de 61, Robbins et Wise. Ce matin, après mon café, j’ai lissé le tout au correcteur orthographique et hop, d’un clic, j’ai envoyé de quoi déblatérer au Comité Suprême. Croisons les doigts et haut les cœurs.

* * *

On n’a rien sans rien, disait à juste raison ma grand-mère, qui n’était allée au cinéma qu’une seule fois dans sa vie, pour Quai des brumes , et qui rêvait de Jean Gabin en torchant ses six gamins. Le cinéma embellit nos vies, les remplit de mille existences qu’il entremêle à plaisir sur l’écran blanc de nos désirs, mais il peut aussi parfois briser nos rêves.

Albertine a disparu. Oui, disparue, Albertine. Deux jours après mon retour de Paris. Sans un mot d’explication, elle s’est volatilisée, pff, quinze ans de cohabitation se terminant comme ça, fondu au noir, pas de dénouement ni de The End emplissant l’écran, pas même de générique. Elle s’est peut-être réfugiée chez l’une de ses mystérieuses copines. Pourquoi, je le saurai peut-être un jour, ou pas. Cette histoire d’impôts ? Un retard de paiement soudain revenu à la surface, de ma faute certes, j’avais omis de déclarer nos revenus pendant quelques années, une broutille. Enfin, quand je dis nos revenus, il s’agissait surtout des siens, à l’époque j’espérais encore venir à bout de ma thèse sur « Les moyens de transport dans le cinéma de Truffaut ». Tout de même, on ne torpille pas son couple pour de telles vétilles. Peut-être est-ce ma diatribe contre Spielberg qui l’a horripilée ? Il faut reconnaître que j’en ai beaucoup parlé, nuit et jour à vrai dire, mais je pense que mon argumentation devait subir l’épreuve orale pour se renforcer et s’affiner. Pas de quoi s’arracher les cheveux ni se hérisser le poil.

Je me consolais en savourant d’avance la déflagration qu’engendrerait la parution de mon brûlot dans l’édition du samedi matin, celle avec le supplément Culture. Ma prose assassine couvrirait une pleine page 6, son gros titre assassin On the West Side, rien de nouveau ! , la concurrence s’étranglerait de jalousie et le public qui compte, les happy few de la Franche Comté, salueraient mon audace et ma liberté intellectuelle.

Le canard sous le bras, j’entre au Café de la République, déjà bien rempli en ce samedi matin ensoleillé. Je salue distraitement la compagnie, hochement de tête entendu et petit sourire flottant, commande un espresso  et gagne ma table favorite, au fond à gauche. Les fesses confortablement calées sur la banquette rouge sombre, les lunettes posées sur le nez, je déplie la bête tandis que le serveur dépose une tasse blanche devant moi. Avant de tourner la page précédant l’encart Culture, je marque une pause, d’une lichée de café. J’espère qu’Albertine va tomber sur mon article et regretter sa trahison ; mais ce sera trop tard, je ne vais pas la laisser s’en sortir aussi facilement ; son retour attendra, Albertine 2 attendra mon feu vert en coulisses. Et qui sait, ce serait peut-être l’occasion de chercher ailleurs, de trouver mieux, une jeune cinéphile douce et tendre, par exemple. Pourquoi pas ?

Pourquoi pas ? Parce que, tout en haut de la page six – ma page – les caractères épais composent de leur lourd empattement noir une suite de mots que mes yeux transmettent sans sourciller à mon cerveau ; lequel, sans retenue ni analyse, me les catapulte à la conscience : « Spielberg réinvente la Comédie Musicale ». Tandis que je suffoque, mon système cérébral sans pitié complète par le sous-titre en italique: De notre envoyé spécial Damien Langeron . Damien, le stagiaire, imposé par le patron !

– Tu comprends, ce n’était pas possible ton truc, le propriétaire du multisalles et par ailleurs actionnaire de notre journal ne l’aurait pas supporté, j’ai géré au plus court. Damien s’en est bien sorti, il a de la plume ce garçon et il écrit vite, lui.

J’ai payé Spielberg, bien payé, au juste prix et personne ne me fera plus crédit.

@Philippe Banquet, 2022.

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