Le Passe Muraille

Lady Witch, sorcière stylée

À propos de My Love life and other disasters, de Josa Keyes

par Fabrice Pataut

Si le mot « oxymore » n’existait déjà, Josa Keyes, a qui l’on pourra prêter un sens inné du plaisir dérisoire et de la mélancolie jubilatoire, aurait pu l’inventer rien qu’en revenant patiemment sur ces 51 poèmes, assise à son bureau en réfléchissant que sa manière répétitive, pour ne pas dire systématique, de se reposer dans l’action relève d’une heureuse alliance de dispositions contraires.Elle aurait pu vérifier dans le dictionnaire de grec ancien à la page où figure ledit ὀξύμωρον, que oui oui, My love life and other disasters, à force de pourfendre le plénonasme, fait l’éloge d’une pratique parente de ce que le dictionnaire définit comme l’ingénieuse alliance de mots contradictoires. Les souvenirs, les obervations, les introspections qui font la matière de ces poèmes du quotidien, contiennent leur propre démenti, parfois jusqu’à leur réfutation, dans l’espace d’une strophe, d’une phrase et même, comme par impatience, d’une ligne.

J’en veux pour témoins « That sexy ghost of a dress » et « Some people have imaginary friends ». Voyez le premier : un presque-ex-mari (nearly ex-husband) texte à destination du portable de sa femme la photographie d’une ancienne robe, en réalité celle d’un fantôme d’un passé « mis en bouteille » (a message from a bottled past—une belle image qui sied aussi bien à la dérive du souvenir qu’à sa fixité). Et le deuxième : un valet imaginaire servira mais ne servira pas le thé du matin au lit. Il ne s’agit pas uniquement de déceptions, de rêves tronqués et d’illusions faciles. Il y a là, je crois, une patiente auto-destruction de la vie conjugale, de l’intimité et de la complicité amoureuse, une transformation du cocooning le plus plat en un petit enfer journalier où l’échec et l’ennui font figure de souffrances éternelles.

La nouveauté peut être banale ou attendue. Keyes le pressent sans équivoque. On dirait même qu’elle s’y attend avec rigueur. Comme l’inhospitalité d’autrui devient familière et encombrante au fur et à mesure de notre lecture de ce recueil délicieusement pessimiste, les mots pour le dire sont à l’inverse souvent confiants, aussi imprudents et fragiles que ce tiny body wild with life du moineau piégé dans la cuisine dont on caressera avec l’auteur les membres pentadactyles (pentadactyl limbs) faits pour saisir et broyer, mais soudainement figés et antédiluviens par osmose (« Sparrow in my kitchen »). Nous sommes loin des membres de l’auteur métamorphosée en larve de trichoptère, portant sur elle l’ensemble de sa garde-robe d’hier et d’aujourd’hui — stumpy limbs/Bedizened with outdated brooches —, avec pour chapeau une vénérable et traditionnelle théière Rockingham (« Caddis fly larva »). Les deux corps entretiennent néanmoins une sorte d’intimité insoupçonnée, notamment quant au mélange impur de peur et de courage qui les fait espérer autant que souffrir.

Le très nostalgique « Dear teenage boy » ressemble à s’y méprendre à une nouvelle. Tout au moins le poème pourrait-il se lire de cette manière, comme s’il n’y avait de retour à la ligne ; ou bien comme un poème en prose. C’est une lettre, bien sûr, dont le joli destinataire a cru bon de disparaître sans laisser d’adresse après avoir offert en vain son corps nu sous la douche. « Lost » va un peu plus loin encore dans le souvenir de l’échec amoureux. On le lira et le relira comme un bijou d’auto-dérision d’une merveilleuse tristesse, pleine de nostalgie pour les amours perdues. Drop your scented coat, lost love est un vers dont on se souviendra longtemps, une injonction à attendre l’être aimé comme le chien perdu attend son maître infidèle.

 

Et puis il y a les autres poètes—ceux qui comptent. Sir Thomas Wyatt, réputé avoir introduit le sonnet dans la litérature anglaise, a droit à son poème (« If Sir Thomas Wyatt were a woman today »). Quelle belle surprise ! On se réjouira qu’un imitateur de Pétrarque soit mis à l’honneur dans un recueil aussi franchement contemporain. Que  newfangleness  (« ultra-moderne » dans un sens très pejoratif), plus osé encore que son variant newfangledness parce que plus éloigné du participe passé et donc du verbe, y apparaisse, est fait pour ravir. Je le préfère de loin à newfanglement, qui sonne trop sec.

« Temptation » évoque sans ironie une Madame Thatcher revisitée en ingénieur-chimiste des glaces les plus artificielles et les plus dégoûtantes. Nuisibles à la santé, délicieuses aux palais sans éducation des enfants laissés à eux-mêmes sur le chapitre délicat des saveurs.

Et puis il y a, bien sûr, on s’en doutait déjà, l’école avec ses maitresses démodées, ses pimbêches mal fagotées et ses jeunes garçons ravisssants qu’on voudrait croquer sur place, dans un couloir, ou derrière un arbre. Les lunettes-papillons (winged glasses)  de Mademoiselle Wright suffisent à conjurer ces annés soixante où l’école tour à tour ennuie et laisse entrevoir les plus vilains plaisirs. Le mot a suffi. Ceux qui suivent dans son sillage : « robe trapèze turquoise » (A-line turquoise dress), etc. sont là pour la décoration (« Back to school »). Là encore, rien d’appuyé ou de répétitif. Pourquoi, d’ailleurs, witchy hex  (« Witches’ recruitment drive ») n’est-il pas redondant et « fickle beau » (« Armed and dangerous ») n’est-il pas attendu ? Parce que, finalement, la pratique de la sorcellerie pourrait être un bon vieux hobby. Quant au beau, tellement mieux nommé que par un sweetheart en l’occurrence trop prosaïque, c’est Morphée lui-même qui se joue des mouvements de celle qui peine à s’endormir, se retourne, cherche en vain un bras consolateur.

J’aimerais conclure avec « Arclight », qui nous offre une liste faussement légère de lumières tantôt douces (Candlelight), tantôt rêveuses (Fairylights), ou alors blafardes (Fridge light), et même, sans mauvaise intention aucune, odorantes (Gaslight). C’est que la promesse d’un trésor pourrait bien être funèbre, comme l’occurrence de Torchlight à la pénultième ligne le laisse supposer. Il y a dans cette suite de mots une respiration saccadée, un épuisement du souffle qui peine à énumérer et s’arrête pour finir sur—quoi d’autre ?—Darkness. Sans même qu’on soit prévenu, comme ça, d’un coup, sans ponctuation après pour que nous tombions ensemble dans le gouffre la tête la première.

F.P.

Josa Keyes. My Love life and other disasters. Poems, 64 pages. KeyesInk, London, 2021

1 Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.