Le Passe Muraille

La travail du diable

 

À propos d’Aloysius, roman de Fabrice Pataut

Par Alberto Manguel

 

Si, comme on nous le dit, Dieu incarne l’ordre et la cohérence de l’univers (un ordre et une cohérence qui dépassent malheureusement notre entendement de mortel), alors le Diable représente tout ce qui change et se déplace, tout ce qui trompe et offre généreusement l’illusion du sens. Rien ne se passe dans le jardin de Dieu : le temps y est immobile. Dans le monde extérieur, tout se précipite au contraire vers la fin redoutée, le cataclysme, la rupture, puisque cette vie que nous vivons n’est rien d’autre que le royaume du Diable, embrouillé et décousu, avec toute la variété offerte par un kaléidoscope.

Au commencement, à l’instar de Dieu, le Diable était un, l’interlocuteur du Seigneur au sujet de Job. Des siècles de fiction ont révélé ses autres visages par milliers : de ceux de Iago et du baron Scarpia, jusqu’à la myriade de masques méphistophéliques de la fiction contemporaine. Multiple et polyphonique, le Diable est le moteur de l’histoire, il rapporte la conséquence à sa cause, propose des contrats d’où nous sortons toujours perdants, ne déteste rien tant que les fins heureuses – ce qui explique peut-être pourquoi elles sont si rares dans la littérature. Pour toutes ces raisons, chaque histoire est, en un certain sens, un dialogue avec le Diable, un recul indéfini du moment où la terre s’ouvrira et où le roman lui-même finira dans la douleur et les vapeurs du soufre. Chaque point final est teinté d’une goutte de sang.

L’Aloysius de Fabrice Pataut est conforme à ce modèle séculaire. De toutes les descriptions infinies des atrocités qui font notre histoire, il a choisi la guerre civile espagnole et ses conséquences, ses ombres terribles et allongées encore projetées sur notre présent. Le Diable est là en son nom propre, et ses masques démoniaques nous sont dévoilés. Seule son efficacité reste cachée, comme il se doit de méthodes souterraines. Sous de nombreux déguisements – une cocotte couverte de bijoux, une créature sortie d’un bestiaire médiéval, ou une modeste phalène grise -, le Diable conduit notre narrateur à être le témoin d’un vaste spectacle de destruction dont il va devenir le chroniqueur malgré lui.

Le monde de Pataut est un monde de prodiges. Les garçons adolescents conservent leur jeunesse tout en mûrissant infiniment. Les chats parlent la langue des humains tout au long de leurs vies quasi éternelles. Les femmes sont victimes des horreurs les plus indicibles, mais se révèlent capables de les transcender, telle la Marguerite de Goethe. Les hommes imitent leur Maître avec une déplorable littéralité, atteignant non point la grandeur méphistophélique, mais la solennité la plus autodestructrice. C’est également un monde qui accueille volontiers le mélodrame, et dans lequel règnent les oppositions sociales : entre des hommes et des femmes « qui se détestaient trop pour s’aimer vraiment », entre des équipes rivales de football qui se volatilisent après le match, entre des armées qui désirent la victoire comme des frères et courtisent ensemble la défaite ; oppositions dont l’inimitié exemplaire de l’Angleterre et de l’Espagne reste ici le symbole le plus frappant. « Ils croient que cette défaite est un scandale », dit l’un des personnages. « Le véritable scandale est qu’ils se battent pour des broutilles. »

En fin de parcours, c’est là le seul butin du Diable. Même lorsque nos pactes sont signés avec le sang, nous ne sommes pas les seuls perdants. La morale de toute histoire est qu’en vérité le Diable ne gagne vraiment jamais. Chacun des prix qu’Il remporte n’est finalement qu’une « broutille », quelque chose qui reste toujours en deçà des apparences prometteuses. Il nous faut trouver une consolation dans ce fait.

Dans Les vagues, le roman de Virginia Woolf mentionné plusieurs fois dans Aloysius, l’image récurrente est celle d’ « une nageoire glissant au loin », la simple suspicion de quelque chose aperçu furtivement à l’horizon, caché et secret sous la mer insondable. Après avoir écrit les derniers mots du roman, Woolf notait dans son journal à la date du 7 février 1931 : « J’ai pris cette nageoire dans mon filet ». Fabrice Pataut peut en dire autant.

Mondion, le 25 septembre 2008.

Alberto Manguel

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