Le Passe Muraille

La reine de beauté du lac de Zecques

Nouvelle inédite de Fabrice Pataut 

De Zecques, on ne connaît bien souvent que le beffroi. On voit de très loin cette haute tour austère de granit rose. On pourrait facilement croire qu’on l’a plantée là par erreur. La plaine rase tout autour est balayée par les vents. La lumière est jaunâtre, derrière, sur la ligne d’horizon. Quand on arrive par la route, c’est jaune horizontal à cause du colza, puis rose vertical à cause du granit, puis encore jaune horizontal au bord du lac, rapport au soleil qui se couche semble-t-il sans arrêt, mû vers le bas par une fatigue constante.

« Mais j’ten fous, dit facilement Dédé, faut pas croire. C’est qu’y a des vrais gens à Zecques, des grands, des petits, des gros, des heureux, des malheureux, une charcuterie et une déchetterie ».

La voiture de Dédé sent la pisse de chien et la cochonnaille. Il conduit son taxi avec un nez rouge pour faire rire les petits. Quand il prend monsieur de Clermont qui marche d’un pas lent avec sa canne le long de la route, presqu’à cinq kilomètres du beffroi sis au centre-ville, il le fait asseoir à la place du mort sur son coussin péteur.

« Ah, mon Dédé ! dit alors monsieur de Clermont toujours sur le même ton, je l’aime cette farce ! Quand je travaillais à Genève à la Société des Nations, y avait un Juif bas du cul qui glissait toujours un coussin péteur sur la galette de mon fauteuil quand c’était moi qui présidait la séance. »

« J’vous permet pas, répond alors Dédé, j’vous permet pas rapport à vous savez qui. Préféreuriez finir à pied jusqu’au beffroi ? »

Alors, monsieur de Clermont, bon pied bon œil, qui s’en fiche bien de finir à pied jusqu’au beffroi parce qu’il en a vu d’autres et fait souvent l’aller-retour depuis la plage du lac, lève les fesses, attend que le coussin se regonfle, se rassied, recommence comme ça plusieurs fois et pète à cinq, six, et même parfois sept reprises.

C’est une habitude qu’ils ont contractée. Dédé rigole de bon cœur, tape sur le volant avec entrain faute de pouvoir se taper sur les cuisses, attentif à la route, et monsieur de Clermont explique pour finir que son ami Baruch Partouche, aujourd’hui retiré aux Diablerets dans le canton de Vaud, l’appelle au téléphone chaque dimanche soir depuis trente-cinq ans pour lui dire à qui il a fait le coup du coussin péteur au moment de la partie de chibre.

« Voyez que je l’aime, dit alors monsieur de Clermont, c’est bien la peine d’en faire toute une histoire. »

Comme dit encore monsieur de Clermont, à Zecques, on ne voit pas le temps passer. Il y a un café-tabac face à la gare, le café des époux Francœur, avec des tables triangulaires en terrasse et des géraniums en pot alignés aux fenêtres. Entre chaque géranium, il y a un lapin en chocolat enrobé dans son papier or et argent, un petit lapin. On s’assied volontiers à cette terrasse, parfois sans rien commander sinon un déca. Madame Francœur est une femme compréhensive. Parfois, elle offre même l’apéritif pour peu qu’on soit resté à attendre tout l’après-midi.

Il est rare que quelqu’un sorte de la gare. Que viendrait-on faire à Zecques ? Il faudrait être convalescent ou alors…, réfléchit monsieur Francœur en se grattant le nez…, ou alors écrire un roman. « Un roman qu’aurait Zecques pour décor », précise Dédé. Tout le monde hoche la tête. Dédé paye sa tournée. À ce moment précis, monsieur de Clermont sort de la gare avec son Hombourg gris clair posé sur la tête, la canne en poirier glissée sous le bras gauche.

« Qu’est-ce qui fout encore là ? » demande Dédé. Les Francœur haussent les épaules. Monsieur de Clermont traverse la place vide, toujours au même rythme. Il vient s’asseoir et dit d’une voix terne en retirant son chapeau, « Toujours rien. J’viens m’en jeter un avec vous, les amis, si vous permettez… ». Il caresse le labrador de Dédé et s’offre un kir.

Toute cette effronterie prend sa source dans un vice de l’âme. Les gens de Zecques sont culottés pour les petites choses. Ils ne font preuve d’aucune audace. Bien au contraire. Ce sont des mous dans le pétrin. Et comme le pétrin acquiert une fière épaisseur au fil des ans, les Zecquois ont pris l’habitude d’oser des choses sans importance. Ils se figurent qu’ils doivent tenir le coup contre l’adversité.

La nuit qui tombe, toujours poisseuse et jaunasse, toujours abîmée par les reflets du colza, son affreuse noirceur sirupeuse mêlée aux relents des algues qui sèchent en été et gèlent en hiver, cette nuit baudelairienne qui distribuerait nombre de bienfaits aux créatures qui s’agitent en dessous si elles en étaient dignes, leur en veut terriblement. Elle se draperait volontiers dans sa dignité, remonterait sa cape devant son visage d’un large geste et s’en irait par la route en leur conseillant d’aller se faire voir. Y’aurait plus d’étoiles. « J’vous emmerde », dirait la nuit. Le peuple souverain, toujours généreux avec l’argent extorqué par combines interposées, sans cœur, escroc, fanatisé, cherchant un boulot intéressant, une planque, quoi, en serait pour ses frais.

Monsieur de Clermont s’en trouverait bien marri, lui à qui la nuit fait peur, qui redoute le sommeil plus que tout parce qu’au moment où son livre lui tombe des mains et où son crâne dégarni s’enfonce dans l’oreiller, la place des Réformateurs se transforme en jardin des supplices. Il est assis sur un banc à relire son discours. La fille unique de Baruch Partouche s’avance vers lui, et au moment où elle passe avec sa petite robe en vichy devant la statue de Théodore de Bèze, elle le regarde avec des yeux liquides qui transpercent le papier sur lequel le discours a été tapé à la machine par la secrétaire. Le discours prend feu, monsieur de Clermont se lève du banc. Il se demande comment il fera lorsqu’il faudra s’adresser aux membres du conseil. Lesquels ont maintenant l’air de hérons cravatés, de petites souris, de marmottes cuisinières.

« Tu devrais être à l’école à cette heure-ci », dit-il sobrement, comme il dirait « Quel beau soleil aujourd’hui, on ferait mieux d’aller faire un tour au lac ». Mais non, les reines ne vont pas à l’école, disent les yeux d’Esther Partouche ; quant au lac de Genève, elles s’en balancent fichtrement. Ses yeux insistent, et monsieur de Clermont se réveille tout en sueur. Il rallume, reprend les Mémoires d’outre-tombe, se rendort, le rêve le reprend par la main et ainsi suite jusqu’au petit matin — jaunâtre, rapport au colza.

La cochonnaille dans le panier posé sur la banquette arrière de la voiture de Dédé vient de chez Francis, le frère jumeau de madame Francœur. Sa charcuterie, Chez Françis, est réputée pour le fromage de tête fait maison. Monsieur de Clermont s’en faisait livrer à Genève par snobisme. Il aurait pu aller à la charcuterie premier choix de la rue de la Croix d’Or, mais préférait recevoir le même paquet chaque semaine avec le courrier du vendredi, un cube en carton qui ne sentait rien, enveloppé dans du papier kraft, ficelé et affranchi, avec le jambon au fond protégé par trois couches de papier sulfurisé et une feuille de papier aluminium. C’est une bombe, ce jambon, se disait monsieur de Clermont. Francis aurait pu poster des explosifs avec un détonateur. Personne n’aurait rien vu, pas même le concierge.

À l’heure tardive où monsieur de Clermont s’agite dans son lit, la femme de Francis communique avec les esprits. Le mieux quand on est pas sûr de soi c’est encore de mettre une bouée avant d’entrer dans l’eau. Chantal descend l’escalier en chaussons avec un châle sur les épaules et se sert un verre de Marie Brizard avec un glaçon avant de prendre place devant le guéridon. Elle pousse la porte du salon sans la refermer tout à fait et entrebâille la fenêtre qui donne sur la rue au cas où ça se passerait mal. Elle allume la lampe posée sur le buffet, pose un buvard rouge sur l’abat-jour et fait de son mieux pour rentrer en contact avec Claudie. Ça ne marche pas à tous les coups. Environ une fois sur trois, Claudie fait sa taiseuse. La plupart du temps, le guéridon bouge un peu de gauche à droite sur le tapis et rien ne se passe.

La première fois, Claudie a fait une blague. Elle a passé la face A de son premier quarante-cinq tour, Reviens Baby Lou, enregistré avec Jacques Dylan, le producteur branché de l’époque, celui que tout le monde s’arrachait. Reviens Baby Lou passait en boucle à la radio. On l’écoutait dans les juke-boxes. Jacques Dylan devait emmener Claudie faire un album country à Nashville avec des requins de studio. « Ils ont enregistré avec les plus grands », disait Jacques. Il y avait aussi le concours de l’Eurovision.

La deuxième fois, Claudie a dit d’une toute petite voix qu’elle allait beaucoup mieux. Chantal a éclaté en sanglots et Claudie lui a raccroché au nez. C’est comme ça qu’elle a présenté les choses à Francis au bout d’une semaine d’insomnie.

« Claudie… ? Mais qu’est-ce que c’est que cette affaire ?  T’es toquée ma parole !

— C’était comme au téléphone, a affirmé Chantal, comme quand elle appelait de là-bas.

— Elle est jamais allée là-bas… ja. mais, a martelé Francis en baissant le rideau de fer.

— Faut pas t’énerver comme ça, a répondu Chantal, tu devrais essayer avec moi la prochaine fois. »

La fois suivante, Claudie a répondu sur le champ. Sa voix avait changé. « C’est toujours toi qu’elle a préféré, a commenté Chantal en finissant toute seule son verre. C’est normal. C’est toi le père. Je suis contente quand même. » Francis était à l’étage dans son lit. Elle a répété ces phrases dans l’escalier en remontant se coucher, puis une fois encore allongée à côté de lui en tirant la couverture sur son menton. Francis avait les yeux grands ouverts.

On parle toujours, à Zecques, du premier 45 tours. Quand on en parle. Personne n’ose trop. Le deuxième, Nashville au cœur, est resté dans les limbes. Ça fait toujours une connerie de moins sur les ondes, pense monsieur de Clermont en regardant le beffroi la nuit depuis la fenêtre de son salon. La lune pâle éclaire le granit. La place avec ses facades grises et sa fontaine sèche en devient toute rose, comme un immense gâteau sec à la fraise. Dédé s’y promène seul la nuit tombée avec son chien. Il lance une balle, ramasse la crotte. Le pipi ? Dans le caniveau. Monsieur de Clermont sourit devant tant de civisme. Dédé voit son ombre à la fenêtre, monsieur de Clermont le sait sans que rien ne soit dit et ils se font un petit signe amical de la main.

Quand monsieur de Clermont se rendort, Esther est un peu nerveuse, vérifie les fronces de la robe en vichy. Elle aussi devient rose, un rose tendre et sentimental. On applaudit aux fenêtres. Elle se lève comme une reine devant laquelle on s’incline, gênée par cette manifestation populaire. On n’est pas dans une opérette. C’est une souveraine très jeune, intelligente, cultivée, avec ses caprices, fière et triste comme les enfants promis trop tôt aux responsabilités et à l’obéissance des adultes. Elle sort par la grand-rue que les voitures prennent pour sortir de Zecques et emprunte le chemin du lac avec ses affaires de plage. Alors, Monsieur de Clermont se réveille en sursaut et referme sa fenêtre. Généralement, il est cinq heures.

Et puis finalement, contre toute attente, Francis accepte un jour de revoir Claudie. C’est normal puisque c’est lui le préféré de sa fille. Il s’en rend compte maintenant qu’on lui répète ça un soir sur deux, le drap relevé pas plus haut que le menton pour que ça soit bien clair. « Revoir » est un bien grand mot, mais qui sait ?

Chantal en profite pour suggérer que monsieur de Clermont devrait être de la partie. Il a comme on dit un carnet d’adresses. Francis objecte qu’ils sont pas du même monde. « Justement, dit Chantal, justement ».

« Ou alors avec Dédé, répond Francis, comme ça on est quitte. Et puis, faut pas laisser Dédé de côté, rapport à Esther. On sera quatre. On servira du fromage de tête ».

Un ange passe.

« Faudrait aussi les Francœur, dit Chantal. C’est quand même mon frère. C’est quand même son oncle, et sa tante par alliance. J’voudrais que tout le monde revoie ma Claudie. » Vendu. Le préféré saute du lit, avale son café, lance les invitations en qualité de papa.

D’abord Dédé est un peu sceptique. Il aime pas trop l’idée. Monsieur de Clermont dit oui tout de suite sans hausser les épaules — il sait bien faire — et propose d’intervenir avec sobriété. « Dédé est comme ça. C’est bien normal. Il viendra. J’en fais mon affaire. »

Alors donc, les voilà réunis tous les six dans le salon au-dessus de la charcuterie un vendredi soir vers onze heures trente. Chantal a avancé l’horaire. Elle a prévenu Claudie. Francis monte le fromage de tête découpé en petits cubes avec des piques à apéritif dans un verre miniature. « C’est comme ça qu’on fait maintenant. Je l’ai vu à la télé. » Il sert des verres de blanc frais. Vers une heure, Chantal passe un coup de chiffon sur la table, allume la lampe du buffet, pose le buvard rouge dessus et entrebâille la fenêtre.

Cinq minutes passent. Dix. Un petit quart d’heure. C’est long. Chantal est au bord des larmes. La chevalière de monsieur de Clermont brille dans le noir au-dessus de la table. Le beffroi sonne la demi-heure et tout à coup, un clapotis se fait entendre. On dirait que la table reçoit des gouttelettes.

« Claudie, c’est toi? C’est moi. C’est maman. On est tous là. »

On perçoit un plouf, des mouvements dans l’eau.

« Claudie, tu m’entends ? »

Les Francœur sont gênés. Ce sont des gens bons et bien élevés. Ils feront ce qui plaît à Chantal sans se permettre de commentaires. C’est pas si grave, après tout. C’est même normal. Francis est gêné, lui aussi. Se serait-il fait berner par sa femme ? Elle est tellement fragile. Elle manipule, aussi, pour peu qu’elle l’ait décidé. Il n’est plus trop sûr qui, de l’épouse dépressive ou de la pythie impassible à tendance euphorique, a pris le dessus. Quand on a retrouvé Claudie au fond du lac de Zecques, le visage bleu foncé avec des ecchymoses violettes sur le cou, un cheveu de Jacques Dylan pris sous le col claudine de sa petite robe d’été, Chantal est devenue muette. Elle a vomi son déjeuner sur le carrelage et s’est mise au lit. Le docteur a prédit que ça pouvait durer un an. Deux, finalement. C’est pas une science exacte, que voulez-vous.

« Claudie, mon petit cœur. »

Sur quoi une pièce tombe dans le juke-box et Claudie chante, non, éructe Nashville au cœur. Personne ne l’avait jamais entendue, cette chanson. Quel juke-box ? Où ? « C’est du banjo », dit Dédé. « Où t’es, Claudie ? Dis-nous, mon lapin ? » recommence Chantal. La voix est éraillée, traînante. « C’est un putain de blues, dit Dédé, un blues qui penche vers le country. »

Francis leur fait signe de se taire. Il veut écouter tranquille le disque de sa fille, le 45 tours prévu pour la promo du 33 tours américain, tapote en rythme du bout des doigts sur la table. Un dernier riff de guitare et c’est le silence.

Il faut reconnaître que Jacques Dylan a un vrai talent de producteur. On voudrait danser, claquer des doigts, remettre une pièce dans le juke-box, réécouter la chanson de Claudie. Monsieur de Clermont, lui, aimerait bien sourire. Ce n’est pas qu’il n’ose pas. C’est comme avec Baruch Partouche. Il y a des gens d’un autre monde avec lesquels il faut savoir se conduire. Il y a des règles, une chose qui s’appelle la décence. Il en perd  d’autant plus l’envie qu’une voix dit maintenant avec une grande assurance « Je préfère de loin la face B » et que c’est Esther qui a parlé.

Dédé ferme les yeux et serre les dents. Chantal regarde la surface de la table, puis monsieur de Clermont, puis Francis l’air de dire mais fait quelque chose, puis de nouveau monsieur de Clermont.

« Esther ? »

À qui d’autre Esther pourrait-elle vouloir parler sinon à monsieur de Clermont ? Mais Esther met du temps à réagir, aussi répète-t-il sa question.

« C’est quand même moi qui l’ai emmenée, interrompt Dédé, c’est moi qui l’ai déposée avec son sac. Si vous…

— Si quoi ? » demande monsieur de Clermont en le regardant droit dans les yeux.

Tout le monde sait, bien sûr. Si monsieur de Clermont était arrivé à l’heure à la gare pour récupérer la fille de son collègue de Genève — voilà quoi. Mais non. C’est Dédé qui l’a fait. Monsieur était ailleurs, personne n’a jamais compris où. Esther, qui venait là pour une semaine de vacances de Pâques, en avait marre de poireauter devant la gare et voulait aller tout de suite à la plage. Le temps que Dédé fasse l’aller-retour, monsieur de Clermont était toujours introuvable.

Esther avait seize ans, à peu près l’âge de Claudie. La différence notable est qu’on n’a jamais retrouvé le corps. Dédé a tourné dans Zecques comme un forcené. Il a fini par sonner chez monsieur de Clermont vers six heures de l’après-midi. Ils ont roulé à toute allure fenêtres ouvertes sur la route. Les pompiers étaient encore là, les hommes-grenouilles, la gendarmerie.

Monsieur de Clermont a fait des allers-retours le long de la plage deux jours de suite. Il s’est acheté un masque et un tuba pour inspecter lui-même les eaux vaseuses du lac bien que les pompiers le lui avaient défendu. « C’est inutile, mon bon monsieur. »  Et puis il a décroché son téléphone pour annoncer qu’Esther ne reviendrait pas à Genève. Il y a eu un grand vide, comme si monsieur Partouche n’avait pas bien entendu. Un silence insupportable. Un jugement, une froideur. L’odeur de la mort, partout. Et une misère… une misère universelle pleine de dégoût.

Monsieur de Clermont les regarde tous à tour de rôle, Chantal, Francis et les autres. Il attrape une goutte du bout de l’index et gribouille des ronds et des ovales au hasard sur la table de Chantal.

C’est sa reine qui parle, tellement jolie, tellement intelligente. Effrontée, avec le sourire de l’autre Esther qui a refusé sa demande en mariage l’année de ses vingt ans. Le même, exactement. On aurait dit que les fossettes étaient passées d’un visage à l’autre. Comme il aime ce souvenir sous toutes ses formes. Il est gourmand des images de cet échec qui produit en lui comme une mélancolie réconfortante : le refus de la jeune Esther devant le monument des Réformateurs, sa main gantée qui prend la sienne comme celle d’un convalescent, sa voix tendre qui le supplie de ne pas lui en vouloir, le bruit des pas qui s’éloigne.

« Baruch… C’est moi… c’est Jean », avait-il réussi à dire à la fin du deuxième jour sans trembler. Ces mots et ceux qui ont suivi pour acheminer la nouvelle jusqu’à Genève tournent encore dans sa tête. Monsieur de Clermont s’était mis à bafouiller. Ce n’était pas son genre. Qui l’aurait cru capable d’une telle chose à la Société des Nations ? Toujours lisse, soigné, grammatical. Au point que Baruch Partouche avait fini par l’interrompre. « Tu sais, Jean, dans l’ordre naturel des choses, c’est Esther qui aurait dû dire le kaddish. »

Et maintenant, sa petite reine revient lui faire une farce. Il passe le doigt mouillé sur ses lèvres, respire l’odeur du lac avec le cœur gros, fait glisser l’eau sur ses dents du bout de la langue. Quelle tristesse de survivre aux chagrins dont on ne veut guérir. Il appellera Genève demain samedi pour savoir à qui Baruch a fait le coup du coussin à la dernière partie de chibre.

Sur quoi Esther demande si ça leur dirait à tous d’écouter la face B.

F.P.

La nouvelle, mode d’emploi

(Réponses à l’enquête d’Alexandre Fillon)

L’entretien qui suit a été réalisé par Alexandre Fillon, journaliste à Livres Hebdo, au Figaro Madame et à Sud Ouest, titulaire du prix Hennessy 2009 récompensant un journaliste littéraire. Il est paru dans le numéro spécial de la revue Lire consacré aux nouvelles à l’été 2005, suivi de la nouvelle Petits bouquets de manières noires, extraite du recueil Trouvé dans une poche (Buchet/Chastel 2005, Prix de la nouvelle de l’Académie française). Il est reproduit ici avec de très succintes modifications.

Alexandre Fillon: Qu’est-ce qu’une bonne nouvelle ?

Fabrice Pataut: une bonne nouvelle est une nouvelle dont on sait qu’on la redécouvrira entièrement à la prochaine lecture. La nouvelle parfaite est celle que nous lirions dans ce but un nombre infini de fois si la possibilité nous en était offerte. Exemple : « Double assassinat dans la rue Morgue » d’Edgar Allan Poe.

– Y a-t-il des codes et des interdits ?

-Des codes, non. La littérature codée est par définition éprouvante pour le néophyte et risible pour le lecteur averti. Les interdits, oui. On ne voudrait que ça. Avec cette réserve que les seuls dignes d’attention devraient être ceux qu’on s’est imposés soi-même. Les autres ? Il faudrait voir au cas par cas. Un interdit qui me semble bon est de ne jamais écrire sous forme de nouvelle ce que l’on se sait capable d’écrire autrement. La nouvelle, plus encore que le poème ou le roman, doit être, de ce point de vue, inéluctable.

Connaissez-vous la chute au commencement ?

Oui. Comme Dieu dans la Bible, qui sait bien avant le premier des sept jours que la Chute avec un grand C ne pourra qu’avoir lieu. Quant à moi, je travaille à l’envers. Depuis la chute avec un petit c, laquelle peut tenir en une phrase ou même un mot, en remontant vers le début.

Des conseils pour les débutants?

Identifier celui qui saura bien lire vos nouvelles. L’habit fait souvent le moine. Imaginez-le vous lisant : en tweed, en robe de chambre, en short, en petite robe d’été, dans son bain. Entrant dans votre nouvelle comme dans sa chambre d’enfant. Ne la quittant qu’à regret, contraint et forcé par le monde qui, comme chacun s’en souvient, est méchant. C’est pour lui, ou pour elle, qu’il faut écrire.

 

2 commentaires

  • phban dit :

    Quel régal de lire un texte pareil, on en veut encore et encore (après la face B, l’album ?)

  • Adriana Langer dit :

    Une nouvelle qu’on doit immédiatement relire (comme souvent avec toi, tu as pris VN trop à la lettre !), avec ses abimes et son rythme lent, entre jazzy et kaddish. Bravo

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