Le Passe Muraille

Kipling la nuit

par Fabrice Pataut 

(linogravures d’Ivan Messac)

« Lorsque vous arriverez à Kipling, dit Fairbanks avec douceur, vous éteindrez vos lumières. 

— Après la route de Cork ?

Avant, insista Fairbanks en regardant le sergent Purdue de travers. En haut de la côte. Quand vous verrez le panneau.

— Il y aura le bruit du moteur…

— Vous aurez déjà coupé le moteur, précisa le révérend sans paraître irrité le moins du monde. Une fois arrivé au sommet, vous vous laisserez doucement couler jusqu’à la grille.

— On risque pas de nous entendre ? Même avant ? Je veux dire, quand on sera encore de l’autre côté en train de monter ?

— Aucun risque. »

O’Shea prit un air sceptique. Il ne se serait jamais permis aucun commentaire sur les conseils du révérend Fairbanks. L’air tout alentour s’épaissit sous l’effet de son silence.

«  Vous n’êtes pas des lâches au moins ? demanda Fairbanks avec une pointe de soupçon dans la voix.

— Des lâches ?

— Je veux dire par là que vous avez bien répété, tous les deux, enfin tous les trois, avec Trevor. Et l’autre, aussi… j’allais l’oublier, le quatrième… C’est vrai que nous avons du renfort depuis que Trevor s’est décidé. Il les attire comme la foudre. Comment s’appelle-t-il déjà?

— Robert, monsieur Fairbanks. Robert Delahuney, le fils du pharmacien.

— Ah oui… Bien sûr… Alors, est-ce que vous avez bien monté la côte mardi soir ? Il était là ?

— Très certainement, monsieur Fairbanks.

— Très certainement quoi, Purdue ? Très certainement vous avez bien monté la côte, ou très certainement Robert Delahuney était avec vous ?

— Les deux, monsieur Fairbanks.

— Bien. C’est ce qu’il faut : monter la côte avec Delahuney. Pas l’un sans l’autre. Pas l’autre sans l’un. C’est un élément essentiel maintenant qu’il est recruté. Et la redescendre, bien sûr. Vous n’allez pas rester coincés en haut avec lui, diable non. Ni avec qui que ce soit d’autre, d’ailleurs. Je m’en voudrais. »

Fairbanks tripota le fond de ses poches avant de continuer.

« Est-ce que vous êtes descendus en roue libre, comme vous faisiez avant avec vos petits vélos ?

— Absolument, confirma O’Shea. Quoique… si vous me permettez, j’avais pas vraiment de vélo à moi à l’époque. J’empruntais celui de Robert, enfin… celui de son frère. »

Fairbanks avisa O’Shea en fronçant les sourcils ; lequel crut nécessaire de s’expliquer :

« Robert Delahuney. Le fils du pharmacien.

— Tiens, tiens… Mais pourquoi pas, après tout ! Qu’est-ce que j’en ai à faire, moi, je vous le demande, pourvu que ça roule ?  Bon… En tous les cas, j’étais dans la maison et… — Fairbanks s’autorisa un ton énigmatique qui parut pour le coup curieusement faux — … je peux vous assurer que je n’ai absolument rienentendu. Mais alors, que couic. C’était même un peu tout noir. Vous étiez bien là sur la route, n’est-ce pas ?

Rien n’est plus silencieux qu’une voiture sans moteur en roue libre dans la descente de Kipling », fit Purdue pour rire en imitant maladroitement la voix du révérend concluant son sermon dominical.

Fairbanks regarda les deux hommes par en dessous comme s’il était descendu de sa chaire pour observer une souris trottinant entre les bancs.

« C’est normal, confirma O’Shea. On fait pas plus de bruit qu’un vélo, vous savez, quand on descend la grande côte en coupant le moteur.

— Alors c’est bien. Et n’oubliez pas d’éteindre aussi les phares. Il faut pas qu’on vous voie depuis le salon. C’était parfait, d’ailleurs, à supposer que vous fussiez vraiment là comme j’avais dit qu’il le fallait, et pas quelque part ailleurs à faire les drôles sur la route de Wexford. Il faudra remettre ça avec la même perfection quand madame Froy sera assise dans son fauteuil en face de moi.

— On faisait ça aussi, monsieur Fairbanks, sauf votre respect. On mettait pas les phares. »

Fairbanks regarda tour à tour Purdue et O’Shea d’un air également incrédule.

«  Je parle dans le temps passé, précisa O’Shea.

— Pas les phares ? Vous voulez me faire croire, O’Shea, que vous empruntiez le vélo de Robert Delahuney et que vous descendiez cette fichue côte à toute berzingue sans lumière ? Mon Dieu ! Je n’oserais pas prononcer une deuxième fois les mots terribles que je viens de dire.

— Nous le faisions la nuit, insista O’Shea avec une sorte de fierté un peu lasse. Les pieds en l’air sur le guidon. On sentait le froid passer par les trous de nos semelles. Les pédales tournaient toutes seules dans le vide sur les côtés et on allait jusqu’à la grille. »

Ses yeux brillaient.

« Ma parole, vous êtes un sacré lascar, O’Shea ! Et Delahuney en est un autre, c’est bien évident, bien qu’il ne soit pas avec nous à l’heure qu’il est. Par saint David, vous êtes gonflés tous les deux !

— C’était pour impressionner Margaret, rectifia Purdue.

— Nous étionsgonflés », reprit O’Shea avec réserve en bourrant sa pipe.

Fairbanks, pour le coup, chercha son tabac à priser dans la poche de son gilet.

«  On s’est tous rangés, pas vrai ? » continua  O’Shea en lorgnant la petite boîte ronde d’un air absent.

Le révérend remplit ses deux narines d’un geste court et méthodique, puis il ferma les yeux comme s’il avait été tout seul, debout au milieu de la grange.

« Vous avez connu sa sœur ? »

Tout le monde à Kipling se souvenait de cette sœur ; et donc aussi bien le planton O’Shea que le sergent Purdue. Fairbanks continua pour lui-même dans la pénombre sans les regarder.

« Molly… Elle était belle comme un cœur. Blonde aussi, comme Margaret. Ce genre de blonde laiteuse, vous savez, presque rose à la lumière du jour. Et ses mains étaient tellement pâles, l’été, qu’on aurait cru voir à travers. Et dans ses cheveux… »

Fairbanks respira un grand coup et éternua de toutes ses forces. Deux jets marrons d’une consistance glaireuse tombèrent à ses pieds sur la terre battue.

«  Ce tabac est une vraie cochonnerie. Je m’en vais foutre une raclée à cette vieille carne de Morissey dès l’ouverture. On n’a pas idée de vendre une horreur pareille. Un cheval n’en voudrait pas! Qu’est-ce que je disais déjà, Purdue ?

— Molly…

— Ah oui. C’est tout à fait personnel d’ailleurs… Laissons là. Une idée de l’heure ?

— Trois heures, fit O’Shea.

— C’est l’heure. Mais qu’est-ce que fiche Trevor, nom d’un chien ? Faudra être ponctuel demain, hein ? J’en dirai également deux mots à Delahuney.

— Trevor sera ponctuel, assura Purdue en défense de son camarade.

— Delahuney aussi », confirma O’Shea en tortillant sa bouche pour recracher la fumée vers les hauteurs.

Il renversa la tête en arrière pour mieux contempler l’effet.

« Votre rond… », essaya faiblement Fairbanks en tremblant des lèvres comme un chat devant un oiseau.

Purdue prit soin de leur tourner le dos avant de mettre la main devant sa bouche. O’Shea n’avait pas compris la remarque, ou bien s’intéressait peu aux commentaires obscurs et aléatoires du révérend Fairbanks.

« Aussi rond qu’une roue, ma parole. Aussi roue qu’un rond peut l’être et même, en vérité, aussi rond qu’une roue doitl’être pour rouler rondement tout son saoul. Fichtre… Ces cheveux… Ah, Molly ! Fichtre ! Fichtre ! Eh ben oui, alors… Quoi… Vous alliez comme moi jusqu’à la grille… »

Purdue cogna le pied contre une tinette en fer-blanc.

« Vous croyez que je vous entends pas pouffer tout seul dans votre coin, Purdue ? Mais qu’est-ce que vous avez à rire comme ça dans mon dos ? C’est ce que je dis sur les roues en rapport avec les ronds que le camarade O’Shea fait avec sa fumée qui vous fait marrer ? Diable, il vous en faut peu ! Qu’importe ! Ce que je veux, moi, c’est que du salon où je serai avec madame Froy, on ne voie rien et on n’en entende pas plus… Je veux être seul avec elle dans le noir, vous comprenez, et que la voiture passe sous sa fenêtre sans bruit comme un fantôme quand elle viendra me rejoindre à côté du rideau pour vérifier ce qu’elle aura cru voir… Ce qu’elle veut voir depuis des années : Molly qui revient à la maison bien qu’elle n’ait pas reçu une seule lettre de sa fille depuis vingt ans. Je vous dis, moi, que Molly serait là, toute penaude, à sortir de la voiture devant la porte pour lui demander pardon à genoux, que la mère Froy en serait ma foi bien satisfaite. »

Fairbanks crut opportun de marquer une pause, puis il ajouta sans faire de lien :

« Ce rond, O’Shea, est une merveille.

— Un autre ?

— Alors, Purdue, vous ne dites rien ? O’Shea demande si nous voulons un autre rond de fumée. Vous en voulez un ? Moi, oui. »

Purdue haussa les épaules et renifla bruyamment. Fairbanks baissa les paupières en signe de connivence et fit signe au planton d’y aller. O’Shea dessina un rond très large, puis un second, plus petit, qu’il fit passer au ralenti à travers le premier.

«  Comme c’est beau ! dit Fairbanks apaisé.

— C’est beau comme…, essaya Purdue.

— Comme quoi ? Vous n’avez rien regardé. Vous avez les yeux collés sur les élastiques qui tiennent votre pantalon alors que O’Shea nous fait des ronds et que vous allez bientôt descendre la côte dans une voiture. Voyons, Purdue, vous n’avez plus quinze ans ! Regardez autour de vous, pas vos pieds.

— Je peux les faire ovales, proposa O’Shea.

— Surtout pas ! »

La porte de la grange s’ouvrit d’un coup. Un peu de l’air frais de la nuit pénétra dans l’espace presque vide et un peu de lumière, aussi, qui éclaira les premiers barreaux de l’échelle poussée contre le mur du fond.

« C’est vous, Trevor ?

— C’est moi.

— Z’auriez pas croisé Delahuney en venant ?         

— Ah non.

— Ça serait trop simple, vraiment. Faut toujours qu’il y en ait un qui manque. L’autre jour, c’était vous, O’Shea. Je crois bien… Enfin, aujourd’hui, vous faites des ronds.

— C’est quand même un monde que Molly s’en soit allée », fit tout à coup Purdue sans prévenir en s’adressant par précaution au nouveau venu.

Fairbanks le regarda d’un drôle d’air.

«  Oui, un monde, confirma le révérend pour s’approprier cette remarque laconique. C’est le mot. Trop grand, qu’il est, ce monde-là. On sait plus où se retourner. Alors que Margaret… C’est ça qui a brisé le cœur de madame Froy. Rien que le fait de supporter la compagnie de son aînée plutôt que sa préférée reste avec elle. Plus encore, je vous dis, que le départ de Molly lui-même. Elle aurait tout fait pour que sa Margaret trouve un parti. La voir s’en aller avec un peu de linge et de vaisselle lui aurait pas déplu. Mais que Molly file comme ça d’un coup sans rien dire… Elle l’aura pas supporté.

— Margaret aurait trouvé, risqua O’Shea.

— Pour sûr, dit Fairbanks. Moi-même, j’aurais pas dit non. Mais, rien qu’à savoir qu’elle avait décidé de rester au village pour pas laisser sa mère toute seule, ça refroidit son homme. Je dis que ça l’a refaite, la mère Froy, plus encore que tout le reste. Et… C’est pas pour excuser Molly que…

— Personne l’avait vu venir, cet Américain, fit Trevor pour enfoncer le clou.

— Ah… Ça ! Personne ! s’exclama Fairbanks. On n’avait même pas idée d’où y venait et pourquoi y se trouvait là. Dire qu’elle a détalé au bout de deux jours avec lui.Deuxjours ! Dans la voiture du vieux Froy ! La seule du village, faut dire.

— Et puis, dans la chambre, à l’étage. Tac tac, le premier soir. Ils étaient juste au-dessus du comptoir où madame Froy en dessous essuyait les verres.

— Si on montait ? proposa Purdue. Histoire d’observer un peu la situation. »

Fairbanks prit quatre bières fraîches dans la caisse en fer derrière la porte et se dirigea le premier vers l’échelle. Puis il se ravisa, attrapa gentiment O’Shea par le bras et tira de bon cœur sur l’oreille de Purdue, enjoignant les deux hommes à le précéder. Ils montèrent l’un derrière l’autre jusqu’en haut, poussèrent ensemble la lourde trappe de bois, les jambes de O’Shea maladroitement emmêlées dans celles de Purdue, et ils disparurent sur le toit. Puis ils aidèrent Fairbanks à se hisser à son tour pendant que Trevor restait derrière les deux pieds plantés dans le sol pour assurer en cas de chute.

Fairbanks marcha droit comme un i jusqu’à la cheminée, passa un bras autour de son armature de ferraille comme il aurait fait avec une bonne amie dans la solitude d’un champ ou au bord d’une falaise, et dit d’une voix suave :

« Je me répète, mais ça n’a aucune importance tant vous êtes bouchés. Je me disais en moi-même, là : est-ce que vous connaissez quelque chose de plus beau au monde ? Quand vous voyez le clocher tout mince se dresser au-dessus des toits et les champs alentour, bien jaunes, qui oscillent comme la mer avec un bruit de papier froissé ! Oh, mes aïeux !

— C’est que je connais rien d’autre, fit Purdue.

— Heureusement, heureusement, répliqua Fairbanks en faisant trois grands pas sur les ardoises pour venir lui bourrer gentiment les côtes. Si vous connaissiez le monde, Purdue, vous tomberiez raide sur le coup rien qu’à revoir la taverne de madame Froy. Comme votre père. Paix à son âme. Parce que le monde en est une de sacrée cochonnerie, vous pouvez me croire ! Quand il est rentré, le vieux Purdue, il est mort de ça. C’était pas la guerre, ni le gaz, non, non. C’est la beauté d’ici qui l’a terrassé. C’était tellement joli de voir les portes peintes et les rebords fleuris après toutes ces années de poisse, qu’il a regardé la pharmacie et ensuite la confiserie de madame Kenilworth et la taverne des Froy. Et puis il aurait bien pu regarder autre chose encore comme la vitrine du barbier pour aller se faire raser gratis, mais là, la coupe était pleine, et il s’est dit en lui-même que c’était pas la peine d’aller s’en jeter une. C’était comme avant. Pas bougé d’un pouce. Tout comme y faut. Y’avait rien de mieux à savoir. Alors, il s’est couché en travers de la route. »

Chacun réfléchit pour soi à cette image connue de tous, directement ou par ouï-dire selon les générations, du jeune Purdue père revenant à pied du continent pour mourir sans embrasser son fils.

« Je l’ai vu, moi, reprit Fairbanks. Je l’ai vu, même si les autres avaient tiré leurs rideaux. Je m’en rappelle. Il a même pas eu le temps d’ouvrir son clapet. Le temps qu’on se dise tous qu’il était là, il s’est couché tout droit. On aurait dit un arbre qui tombe sans bruit dansun champ. Comme un clou, il était, sa tête toute rentrée en dedans, perchée sur un fil de fer tellement on lui voyait les os. C’est moi qu’ai dit l’office.

— Le vaste monde…, fit O’Shea.

Le vaste monde… Mais où avez-vous pris ça, mon gaillard ? Dans quel mauvais livre ? Le monde est tout petit dans les mains de Dieu. Et qui vous arrose de ces balivernes sucrées bonnes pour les filles ? N’allez surtout pas raconter ça aux autres. Soyez bon chrétien. Épargnez-les. Et nous avec, tant que vous y êtes. »

Quelque chose chez Fairbanks, comme un voile ou un cache glissé devant ses yeux et tendu depuis longtemps par son propre artifice, s’était soudainement levé, chassé par un vent mystérieux.

« Regardez-moi ça, tous les trois. Regardez bien. Pour une fois, c’est pas coutume. Et dites-moi un peu ce que ça vous fait, Kipling la nuit. 

— C’est beau, fit O’Shea en attrapant sa bouteille.

— Tellement, renchérit Fairbanks, qu’on n’a pas besoin de voir plus loin que la rue du cimetière. Aller jusqu’à la grille des Froy, la pousser d’un petit coup de pied, entrer là prendre son verre, c’est bien suffisant. Vous avez remarqué ça, d’ailleurs ? ajouta-t-il d’un air satisfait comme s’il allait conclure et s’arrêter là, on n’a jamais vu plus que ça d’ici en pleine purée de poix. Si on avait tiré une grande nappe dessus pour cacher le reste, on n’aurait pas mieux réussi. Et c’est tant mieux comme c’est.

— C’est pas par là que Molly est partie avec son Américain ? fit Trevor sans ironie.

— Par là, confirma Fairbanks d’un air docte en avisant la rue principale sans même bouger la tête, comme s’il n’y avait jamais eu d’autre possibilité.

— Alors c’est aussi bien qu’on voie rien.

— Aussi bien », acquiesça Fairbanks.

Trevor posa sa bouteille sur ses genoux et tenta autre chose par esprit de contradiction :

« La route va jusqu’à la mer.

— On sait tous ça, répliqua O’Shea. C’est là qu’ils ont dû aller, puisque la voiture y était. »

Fairbanks fit rouler le goulot contre ses lèvres d’un air dubitatif.

« La mer, en même temps, ça nous a toujours sauvés.

— C’est sûr », fit O’Shea d’un air absent.

Le révérend serra la bouteille contre sa poitrine sans baisser la tête, le regard fixé sur un point si proche qu’il aurait pu le toucher sans peine en tendant la main.

« Quand vous passerez devant la maison de madame Froy avec la voiture demain soir, dit-il d’un air tout doux, vous vous arrêterez.

— Elle verra bien que c’est pas l’Américain, fit Trevor.

— Justement, fit Fairbanks.

— Justement ?

— Vous vous arrêterez pile devant sa grille. Nous serons derrière le rideau. »

Purdue regarda O’Shea ; O’Shea regarda Trevor ; puis Trevor, Purdue à son tour et le regard de chacun repartit comme un élastique en sens inverse jusqu’au sergent qui se retourna pour observer Fairbanks refermer le chapitre pour de bon.

« Vous entrerez tous les quatre, dit le révérend enfin apaisé. Avec Robert Delahuney. Pas la peine de frapper. J’aurai du whisky dans mon sac en manière de cadeau et puis des petits gâteaux secs de chez Morissey, ceux à l’orange, et on boira un verre avec madame Froy en souvenir du bon vieux temps quand on venait chercher les filles pour faire un tour en vélo. 

— On buvait pas encore de ça, fit Purdue, comme pour nier ce revirement soudain.

— C’est vrai, dit Fairbanks.

— C’est pas bien méchant de se moquer un peu, risqua O’Shea, qui voulait lui aussi revenir en arrière.

— C’est vrai », dit à nouveau le révérend en partant s’asseoir un peu plus loin au bord du toit.

Il répéta cette petite phrase à chacune de leurs remarques. Elles semblaient bien l’intéresser malgré la monotonie de sa réponse. C’était déconcertant, cette idée d’abandonner ce qu’on avait prévu depuis si longtemps avec autant de détails à retenir. Mais Fairbanks décida de rester ferme et les laissa repartir chacun chez soi sans rien ajouter. La moquerie flottait encore dans l’air au-dessus du toit lorsqu’il se retrouva seul, et un peu de l’amertume poisseuse laissée aux hommes en partage par les deux filles de madame Froy.

 

Il redescendit lestement l’échelle à son tour, épousseta les genoux de son pantalon et il n’en fut plus jamais question, ni là-haut sur le toit, ni en bas dans la grange, ni dans les rues de Kipling où chacun s’en tient aux faits établis.

 Fabrice Pataut : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fabrice_Pataut

Ivan Messac : http://ivanmessac.com

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