Le Passe Muraille

Hypermonde

Nouvelle hivernale inédite de Quentin Mouron

On entendait souvent des bruits de bottes, tout le monde entendait des bruits de bottes, notre expérience du monde subissait d’extraordinaires distorsions hyperboliques, nous étions électriques d’hyperboles, devant moi un quadra avait estimé que nous étions revenus aux années trente, on l’avait prié de se laver les mains pour entrer chez Denner. Il n’y aurait bientôt plus que des nazis et des victimes de nazis, chacun était susceptible de devenir le nazi de l’autre, chacune de nos frustrations, chacune de nos tristesses, chacune de nos angoisses était transformée en hyperbole nazie, il n’y avait plus de mesures sanitaires, il y avait des décrets de Nuremberg, il n’y avait plus de presse, il y avait des organes de propagande, il n’y avait plus de files d’attente devant les bureaux de poste, il y avait des Juifs en attente d’être raflés, un collectif anonyme avait expliqué que le masque de protection était absolument comme l’étoile jaune, nous habitions dans un hypermonde où chacun portait la moustache et faisait claquer des bottes de cuir, ça aurait pu être un mauvais porno allemand ou un film de Fassbinder, nous étions habitués à nous moquer des poètes qui pour dire « je t’aime » ont besoin d’improbables dieux païens et de sous-bois enchantés, mais pour dire « ça m’emmerde » nous devions convoquer plusieurs divisions de panzers et des camps polonais.

Les réseaux sociaux étaient le laboratoire privilégié de cet hypermonde, dans l’extérieur concret où chacun pouvait saisir l’autre sinon comme alter ego, du moins comme semblable, les hyperboles étaient tout de même plus laborieuses, elles étaient démenties par l’expérience, elles ne se formulaient qu’à la faveur de la colère, quand quelqu’un avait l’audace de nous empêcher d’entrer chez Denner, dans la section commentaires du 20 Minutes il n’y avait pas d’expérience directe de l’autre, il n’y avait que des soliloques hallucinés, des marches militaires sonores et des Nuits de cristal.

Une femme que je ne connaissais pas, qui se décrivait comme ethnothérapeute m’avait reproché un article sur les tests PCR, elle m’avait comparé au docteur Mengele, elle m’avait accusé d’être de mèche avec tous les dictateurs, avec les heures les plus sombres de notre histoire, il n’y avait plus que des heures les plus sombres, c’était l’angoisse qui déterminait le registre de notre langue et l’éventail des métaphores permises, nous avions la langue suspendue à notre angoisse, je n’avais pas répondu, elle était revenue à la charge, elle m’avait envoyé des petits émojis en forme de bombe, puis le gif d’un chat qui rigole, puis des photos de Hitler, puis une vidéo de son vagin, je n’avais toujours pas répondu, elle était venue me relancer à la rédaction, elle était plutôt timide, elle bégayait un peu, nous avions pris le thé, nous avions oublié les nazis, nous avions délacé nos bottes, le soir elle m’avait écrit que j’étais un collabo mais qu’elle avait apprécié me voir en présentiel, elle me remerciait pour le thé, elle m’invitait à passer la voir à l’occasion, je ne lui avais pas répondu.

J’avais repensé au quadra devant Denner, je m’étais demandé s’il pensait vraiment que nous étions sous la coupe des nazis, que la préposée à la désinfection des mains était une garde de camp, il ne disait sans doute cela que pour conjurer l’angoisse, parce qu’il fallait bien continuer à exister malgré l’angoisse, les hypermondes ne sont jamais que le signe de la faillite du monde, je n’avais plus jamais croisé ni le quadra ni la thérapeute, elle avait cessé de m’écrire, elle n’était pas revenue à la rédaction, nous n’avions plus jamais pris le thé ensemble.

Q.M.

 

 

 

1commentaire

  • Gio Bonzon dit :

    Merci pour ce monde subissant des distorsions hyperboliques qui met l’accent sur l’importance des mots utilisés, des patronymes cités à tout-va par l’ignorance grandissante. J’ai apprécié cette Nouvelle qui laisse tout de même une empreinte douloureuse ( de botte?…)

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