Le Passe Muraille
Hubert Haddad le sourcier

Hubert Haddad le sourcier

Gourian Kleizmer avait quitté Israël sans idée de retour, après une vie d’espoir et de colère. Personne ne l’attendait plus en France, ni ailleurs. À l’aéroport de Tel-Aviv, une heure avant son départ, Sarah cherchait encore à le retenir. «C’est une folie, disait-elle. Toute ton existence appartient à cette terre, et comment vivrais-tu seul à ton âge?» Au moment de se quitter, elle s’était blottie contre lui, les genoux légèrement ployés, sans doute pour rappeler son rôle de père au vieil homme.

À Paris, la première semaine, aussi désorienté qu’une toupie folle, il s’était vite terré dans un hôtel sans fenêtres adossé contre la muraille du cimetière Montmartre d’où émanaient des senteurs de roses et d’herbe brûlée. Depuis sa blessure, sept ans plus tôt, rien ne l’attachait plus aux choses ni aux êtres. Il n’avait qu’un projet, s’éloigner sans bruit, disparaître. Mais la vie tient aux tripes par la mémoire. Torches jetées dans un puits, des rêves le traversaient à tout moment, dès que sa vigilance se relâchait. Les spectres s’emparaient des coins d’ombre aussitôt incendiés d’images anciennes.

À Paris, sa solitude n’aurait su être complète. Gourian avait vécu là le deuil de l’enfance avant de tenter le grand retour. Devenu Israélien, il avait voulu tout effacer derrière lui. Jamais n’aurait-il pu imaginer repartir un jour. Trente années d’amnésie firent en lui comme un trou d’air. L’enfance est un piège à loup bien caché sous les neiges du temps. Depuis Jérusalem, Sarah l’appelait soir et matin. Pourquoi être parti, pourquoi s’obstiner si loin ?

Madras la nuit ; poix et goudron. L’air a une épaisseur d’huile. Une vague odeur de putréfaction, chargée de poussière et de cendres animales, s’infiltre sous l’épiderme, dans la gorge et les bronches. À Jérusalem, pendant des années, chaque dimanche, il avait traversé un marché arabe sous un soleil chargé d’étincelles. Les crieurs d’agrumes le saluaient. La foule s’ouvrait avec des froissements d’étoffe. On riait un peu dans une langue étrangère. C’était avant la multiplication des attentats, avant l’Intifada. Itzaak Rabin n’avait pas encore été assassiné par un juif intégriste. On pouvait espérer un règlement pacifique du conflit à moyen terme. Certains jours de fête, les voix dans les rues se mêlaient avec une espèce d’harmonie. L’hébreu et l’arabe, le copte ou l’arménien tissaient ensemble de secrètes connivences. Tout laissait présager un apaisement, une ouverture, quelque chose de neuf. Trompeuse accalmie !

Son étui de violon sous le bras, Gourian descend à petits pas la passerelle, guidé par une main de femme.

«Je suis attendu» , dit Gourian, comme pour se rassurer.

L’hôtesse acquiesce. «J’ai mission de vous conduire», répond-elle en anglais. Sa main a glissé sous son coude d’un geste protecteur. Il songe de nouveau à sa fille. Elle s’était acharnée longtemps contre son projet de départ jusqu’au soir du scandale, à l’issue du concert anniversaire donné par l’orchestre philharmonique de Tel-Aviv. Curieusement, malgré son incompréhension, elle était devenue plus tendre avec lui quand son mari et toute la tribu avaient rompu. «Je ne suis plus Israélien et ne veux plus être juif, ni homme ni rien qui voudrait prétendre à une quelconque identité» : ces mots ne manquèrent pas de provoquer une belle stupeur après l’idylle musicale et les acclamations. Il s’était éclipsé sous les sifflets et les huées.

Douane et corridors franchis, dans le grand hall, une autre main se pose sur son bras. Un rire de jeune femme éclaire la rumeur indistincte. L’hôtesse s’est retirée dans ce brouhaha.

– Je suis Mutuswami, votre guide. Le chauffeur se charge de vos bagages. Are you do made a good travel ?

– Continuez le français, mademoiselle. Vous êtes bien jeune. Et musicienne, je l’entends à votre voix…

– Je connais par coeur vos transcriptions pour violon du trésor vocal de Siméon Rusch Haba.

Dehors, une chaude moiteur l’étreignit comme l’haleine de fauves repus. L’étui de cuir toujours serré sous l’avant-bras, il défit largement son col. Autour de lui, mille voix précipitées imitaient un gargouillis d’alambic ou de pipe à eau.

« Demain » rumine Gourian bouche close en se laissant conduire par un des innombrables garçons de service qui évoluent encore le long des murs à cette heure des ténèbres. Demain pour lui est comme jamais ; l’espoir n’allant guère au-delà du prochain battement cardiaque, l’espoir que cesse enfin son vieux grabuge dans la nuit. Des portes s’ouvrent et se ferment. Le voilà seul ou presque. Des pieds nus glissent sur le dallage. I want to be alone, dit-il sans même se retourner. Très proche, un grondement
de bowling se révèle n’être qu’un passage d’avion à très basse altitude. Cette fois, le silence s’appuie sur le léger vrombissement du dispositif d’air conditionné. On perçoit aussi, atténué, un fond d’agitation maniaque, toute une activité noctambule au sein de l’hôtel et sans doute au-delà, dans la ville, comme s’il fallait entretenir un feu, une sorte de bûcher où s’accumulent et craquent des bribes fiévreuses de vie urbaine. Des chants fatigués, rauques, lui parviennent, à peine distincts, puis, sur une ligne discontinue, le son élémentaire du pipeau qu’accompagne un rythme voilé de tambourin avec, parfois, l’épanchement plus complexe d’un instrument à cordes. Les pieds gonflés, une douleur dans l’épaule, Gourian s’est allongé sur un catafalque souple. La tête tournée vers les fenêtres, il croit entendre la reprise tendue d’un luth dans cette averse d’or. Youbal, l’inventeur de la musique, lui prodiguerait-il l’aubade de l’exil, avec tous les instruments primitifs, nevel, tof, halil et kinnor? Le chuintement des canalisations et le battement du coeur suffisent à bercer la mélancolie du roi Saül. « Béni soit celui qui obscurcit le soir », murmure Gourian dans l’oubli de l’heure et du lieu. Il n’a pas quitté Jérusalem. Les ruelles et les places sacrées, les temples huileux parmi les ruines, les rocs derrière les cyprès où sont creusés d’anciens tombeaux, les jardins poussiéreux vibrant dans l’incendie de l’air, chaque palme que le vent froisse, le moindre mur criblé de lueurs lui reviennent et défilent comme hier, comme chaque nuit de son mol exode. En vrac se pressent les visages avec une netteté accrue. Tous le considèrent en silence. Leur regard vaut un doigt tendu. Ils resurgissent dans leurs habits d’alors, avec leur âge exact, figés pour les siècles. Femmes ou enfants, vieillards, adolescentes éperdues, ils ont l’aspect humain ordinaire, universel, campés sur leurs deux jambes avec cette tête haut perchée d’oiseau simiesque. Puis tout se brouille dans un souffle. Des limbes tournoient chargées de fragments de verre et de sang. Un instant, tout s’arrête dans un orbe étrangement délié, pareil aux ailes renversées d’une colombe qui tournoie. Le silence soudain plus que la pourpre l’effraie. Au creux des tympans, une voix abstraite, sans matière, chante l’unique mélodie d’une gorge étranglée de soprano. Le vacarme d’épouvante qui suit l’explosion le rassure presque maintenant. Les sirènes d’ambulance résonnent au fond du plus profond sommeil, mêlées aux clameurs anciennes, préaux d’école, cours d’immeubles, gares sans nom. Échappant à son cauchemar d’une légère contracture des maxillaires qui équivaut à une fuite désordonnée, Gourian se palpe la poitrine puis étend des mains fébriles sur les draps, à la recherche du violon. Son inquiétude achève de l’éveiller. En même temps que d’être à Madras, dans la nuit tropicale, il se souvient avoir confié l’instrument au gérant du palace, sur les conseils de Mutuswami, hôtesse à la voix d’ange en terre inexplorée. L’Inde ne signifie rien pour lui vraiment, un folklore, des paysages du fond du crâne. À l’académie de Tel-Aviv, quinze ans plus tôt, un jeune boursier du Kerala avait bénéficié de son enseignement ; l’art et les techniques du violon classique ne l’intéressaient guère, il voulait s’initier aux secrets du vibrato yiddish. Petit, les yeux vifs, il jouait sur un tempo décalé, sans oreille pour l’aspect narratif et l’imagerie mélodique comme on les pratique depuis l’épanouissement de la lutherie italienne. Issu de l’ancestral ravanastron, le plus vieil instrument à archet inventé en Inde du sud voilà six ou sept mille ans, le violon des Stradivarius et des Steiner est devenu partie prenante de l’orchestre carnatique aux mains de ces musiciens intuitifs portés par une verve consacrée. Nandi-Nandi, c’est ainsi qu’on surnommait autour de lui l’étudiant affable, ignorait tout des enlacements de la culture juive et tzigane en Europe centrale. Ce qu’il voulait seulement, c’est s’approprier le secret du virtuose Gourian Kleizmer