Le Passe Muraille

Hitler le retour, roman…

Retour sur Le transport de A. H., de George Steiner.

Par Pascal Ferret
Que ferions-nous si Adolf Hitler, tout à coup, resurgissait au nombre des vivants Comment réagiraient les Juifs qu’il a persécutés ? Et les nations auxquelles il a fait la guerre ? Et nous autres ?
Questions épineuses que George Steiner, grand essayiste de ce temps, pose en romancier dans Le transport de A. H. , sous les angles divers de la psychologie des individus et des peuples, du droit et de la politique, de l’éthique et de la métaphysique. À partir d’une conjecture : une fable vertigineuse…
Construit en brèves séquences denses et tendues, Le Transport de A. H. se déroule comme un film aux actions simultanées. Dans la jungle amazonienne, un groupe de chasseurs de nazis vient de débusquer un vieil homme. Hitler en personne. « Pris vivant et au fin fond de l’enfer ». Sur quoi l’incroyable nouvelle est diffusée en code, mais aussitôt interceptée, déchiffrée et ré- pandue de services en services secrets. Stupéfaction et perplexité. Que faire ?
Pour les chasseurs, c’est alors un long calvaire, durant lequel il s’agira de prendre le plus grand soin du « vieux salopard ». Transport quasiment sacré. « Comme l’arche ». Mais ensuite, comment juger Hitler ? Comment empêcher que le monde ne se l’approprie ? C’est ce que se demandent ces émigrants « hors de la vie ». Et quelle peine lui infliger ? L’un imagine d’extrêmes tortures. L’autre lâcherait plutôt le vieillard à l’intérieur des frontières d’Israël, libre mais contraint d’y mendier son pain. Un autre encore prétend qu’Hitler ne mourra qu’à la mort du dernier Juif.
Et c’est l’amorce d’un thème fondamental du livre, associant la destinée du peuple du mot à celle d’Hitler, qui « lui aussi fait sonner les mots plus fort que la vie » avec son éloquence sans pareille. Et d’ailleurs, n’est-ce pas de la doctrine du peuple élu qu’Hitler a tiré son idée maîtresse : « Mon racisme ne fut qu’une parodie du vôtre, qu’une avide imitation. Mais qu’est-ce qu’un Reich de mille ans comparé à l’éternelle Sion ? »
Visiteur de l’Eden
Ces derniers mots, Hitler les adresse à ses chasseurs lorsque ceux-ci, finalement, décident de le juger eux-mêmes en présence de l’Indien Teku, « visiteur de l’Eden » qui ne voit d’ailleurs en le vieux monstre qu’un vénérable Ancien…
Et le plaidoyer d’Hitler de se poursuivre, implacable, sans une once de mauvaise conscience. Contre le dieu sanguinaire de l’Ancien Testament. Contre « l’appel au sacrifice mielleux » du Christ. Et contre le « rabbi Marx et sa clique ». Enfin de clamer : « Par trois fois, le Juif nous a soumis au chantage de la transcendance,. Par trois fois, son bacille de la perfection a empoisonné notre sang et notre matière grise ».
Mais déjà vrombissent les hélicoptères, du côté de la vie. Très loin de ce débat meurtrier. Avec ces aventuriers minables qui vont négocier les premières photos d’Hitler. Ou chez ce politicien français, évoquant la Cour de Strasbourg pour le procès, de toute façon « ridicule ». Ou dans l’appartement feutré du juriste allemand qui se demande gravement si tout cela « fut vraiment important »…
George Steiner. Le Transport de A.H. Editions Julliard/L’Age d’Homme, 1981. Réédité chez Noir sur Blanc et en poche.

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