Le Passe Muraille

Heureux les solidaires

La jolie Madame Seidenmann est un livre admirable d’ Andrzej Szczypiorski. Qui obtint un immense succès aux USA et en Allemagne, avant d’être classé parmi les meilleurs romans «étrangers». Nous avons rencontré récrivain polonais.

par JLK

À voir se perpétuer l’état de meurtre de siècle en siècle, l’on pourrait être tenté par le désespoir, et en notre temps plus que jamais, où guerres et génocides se sont succédé à  un rythme apocalyptique. L’humanité semble à jamais incapable de tirer sagesse des conséquences épouvantables de ses actes, et pourtant la mémoire des turpitudes est indissolublement liée à la chronique de l’humaine solidarité, propre à nous rendre quelque confiance.

La solidarité est d’ailleurs le mot clé de La jolie Madame Seidenman, dont les petits chapitres forment comme une chaîne de destinées liées les unes aux autres à travers les bouleversements de la Pologne occupée par les nazis, puis jusqu’aux temps actuels. À l’histoire d’Irma Seidenman, veuve d’un médecin juif subitement livrée aux Allemands par un mouchard (juif lui aussi), s’entremêlent les récits de nombreuses autres vies dont l’ensemble représente un impressionnant concentré d’expérience humaine.

Il y a d’abord ceux qui vont se liguer pour obtenir la libération de Madame Seidenman: le professeur de langues anciennes Adam Korda, son voisin et le premier à s’inquiéter de sa disparition; le jeune Pawelek qui l’aime secrètement depuis son adolescence; le cheminot Filipek, beau personnage d’ «emmerdeur socialiste polonais» auquel le. docteur Seidenman a jadis sauvé la vie; ou encore Jasiu Müller, Allemand d’origine qui va berner les SS en profitant de l’uniforme nazi dont il s’est affublé malgré ses convictions de démocrate.

Et puis, comme par ondes concentriques, nous faisons connaissance de Henio Fichtelbaum, camarade d’enfance de Pawelek, qui va d’abord vivre dans la clandestinité avant de retourner de son propre chef au ghetto. De la petite Joasia, sœur de Henio, que son père confie à une religieuse catholique par le truchement du bandit Suchowiak.

De Beau Lolo le salopard, chasseur de juifs aux allures de jolie frappe. De Stuckler le SS, meunier autodidacte passionné d’histoire antique et convaincu d’appartenir à la race des seigneurs et de défendre la civilisation. De Kujawski le tailleur, qui a hérité de l’affaire très cotée du juif Mitelman dont il est devenu l’associé en dépit de ses préjugés antisémites. D’autres encore.

Si différents qu’ils soient les uns des autres, ces personnages, que Szczypiorski se garde d’idéaliser autant que de condamner, ont pour point commun la Pologne multiple et meurtrie. Cette Pologne n’a-t-elle fait que livrer les juifs au nazis, comme le fait croire Claude Lanz-mann dans la partie la plus tendancieuse du film Shoah? Certes non, mais, s’il rend justice aux chrétiens charitables, Szczypiorski ne gomme jamais pour autant les sentiments antisémites de ses personnages, à commencer par .sœur Weronika, chez qui la miséricorde butte d’abord sur une prévention antisémite de vieille souche.

Cela étant, c’est à toute souffrance humaine, et toute forme d’intolérance que l’écrivain polonais nous confronte dans sa chronique romanesque, dont certaines figures survivent à la guerre. Par le truchement d’un procédé narratif saisissant, qu’on pourrait dire «flash en avant», Szczypiorski nous fait entrevoir le dénouement des vies dont nous suivons le récit au présent. Henio va passer sa première nuit auprès d’une femme; or nous venons d’apprendre quelle mort il est voué dans le ghetto, ce que deviendront ses os, poussière de charnier toute semblable à celle des Cambodgiens de tel autre génocide venir.

De la même façon, nous voyons un totalitarisme en remplacer un autre, et le vieux Filipek perdre toute ses illusions, ou le Beau Lolo se retrouver dans la peau d’un directeur d’usine, ou la petite Joasia, émigrée en Israël, s’indigner à la vue des militaires israéliens s’acharnant sur les Palestiniens.

Ainsi, sans relativiser les tribulations individuelles, Andrzej Szczypiorski parvient-il à exprimer, au contraire, l’importance décisive de chaque geste humain dans la très large perspective de notre devenir.

 

Andrzej Szczypiorski. La jolie Madame Seidenman. Traduit du polonais par Gérard Conio. Editions L’Age d’Homme/Bernard de Fallois, 1988.

Plaidoyer pour la tolérance

Andrzej Szczypiorski (prononcez Chtchipiorski) est un colosse de soixante-cinq férocement, ans sur lequel sa femme veille férocement,  tout particulièrement  depuis qu’elle est parvenue àl’arracher aux prisons de Jaruzelski où il fut enfermé avec beaucoup d’autres opposants, en 1982. La trajectoire de l’écrivain, auteur d’une oeuvre abondante,m n’est pas pour autant celle d’un dissident. Fils de militant socialiste, il fit la guerre dans les rangs de l’Armée populaire, fut interné fut interné en 1941 dans le camp de concentratipn â* là de. rc?con«mû’f Sachsenhaug^n, de et la prit part1″ ion’ Pologne socialiste, successivement journaliste, directeur de théâtre et écrivain aux multiples registres. C’est dès 1968 qu’il se rapprocha de l’opposition. S’il vit actuellement en Pologne, relativement libre de ses mouvements, «La jolie Madame Seidenman» publication n’y fait pas encore l’objet d’une publication officielle.

– Le titre original du livre est Poczatek, ce qui signifie «le début». Pourquoi?

– Parce que les événements dont je parle marquent le commencement d’une nouvelle ère en Pologne. La culture polonaise été faite de multiples traditions qui se sont enrichies mutuellement, et où les juifs, entre autres, ont joué un rôle important. L’extermination de ceux-ci a représenté une amputation irréversible. En outre, la guerre et le communisme ont conduit à l’atrophie de toute une société dont certains de mes personnages sont les témoins disparus. À l’heure qu’il est, la Pologne est un Etat sans minorités. 0r je crois que chaque Polonais conserve la nostalgie de cette richesse perdue.

– Comment le projet de ce livre s’est-il formé?

– Il y a plus de vingt ans que je pensais écrire sur ce qui s’est passé en Pologne pendant l’Occupation et après guerre. Je me suis attachà à cette période car c’est dans cette époque que plongent mes racines et celles de mon peuple. Mai ce n’est qu’en 1982 que je me suis senti prêt. En m’inspirant de destinées réelles, je me suis efforcé de recréer de spersonnages qui soient à la fois vivants et symnoliques. Eoir ce faire, il fallait atteindre une certaine sérénité, qui ne vient qu’avec le temps.

– Quelle est la valeur humaine qui vous est la plus chère?

– Je crois que c’est la tolérance, dont procède la solidarité entre hommes de croyances ou de cultures différentes. À cet égard, j’envisage toute mon œuvre comme un inlassable plaidoyer pour la tolérance. quitter

– Avez-vous jamais pensé à quitter la Pologne ?

– Ma patrie est la Pologne, comme citoyen et comme écrivain plus encore – ma patrie est ma langue.

– Comment voyez-vous l’avenir de la Pologne?

– Je crois que nous allons vivre encore des années difficiles. La crise est trop de profonde pour se résorber en peu devons temps, avec garder ou sans Lech Walesa. Nous devons nous garder d’être trop optimistes…

 

 

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