Le Passe Muraille

Fleurs de macadam

Un récit inédit de Janine Massard

Tandis que le rythme de la distribution de nourriture dans la rue s’était quelque peu ralenti, un type en état second est monté de la rue Madeleine en apostrophant des interlocuteurs qui avaient quitté les lieux depuis longtemps. Il prévenait à la cantonade qu’il ne se droguait plus, faisait juste des mélanges, haschisch-alcool-médicaments, qu’il résumait par haschcooldics, rien que du légal, comme ça t’as plus d’ennui avec personne. Il disait d’un ton énervé, tu suces pour un sugus… et cette plaisanterie devait revenir souvent dans son monologue, à la manière d’un refrain, martelant les propos tenus par la suite. Il était possédé par un besoin tenace de dire sans se soucier de choquer : il faut appeler un chat un chat, clamait-il, Jacques Brel est mon maître… Il parlait d’une voix imprégnée de rage et de résignation. Il se prostituait rue de Genève, il vendait son corps, c’était devenu un produit qu’il offrait à des hommes, ah ! putain, je viens de me faire sucer par trois clients consécutifs, il faut que je me refasse, de la soupe et vite. Il s’est mis à énumérer le prix de ses passes, quarante francs pour me faire sucer, je sais pas ce que le mec fait du sperme et je m’en fous, soixante francs si c’est moi qui dois sucer et cent quarante quand il faut enculer, mais ça, je le fais toujours avec préservatif, et c’est comme ça jusque vers deux ou trois heures du matin… je me prostitue mais je m’en fous parce que ma mère m’a par-donné, j’adore ah! j’adore ma mère… Et dans ces paroles vibrait la passion. Elle m’a même dit, il faut que toi aussi tu te pardonnes ce que tu fais et c’est pas n’importe qui, ma mère, chez elle on boit du thé dans de la porcelaine de Chine et on joue au bridge… Il s’est mis à pleurer, à hurler, c’est affreux, mon corps est à vendre c’est tout ce que je sais faire, vendre mon cul, vendre ça, a-t-il ajouté, le visage crispé par une terreur soudaine, en posant ses deux mains sur son sexe, comme pour rappeler que c’était là le noeud du problème, c’est humiliant de ne pouvoir faire que ça… que ça… j’embrasse pas, ça non, j’embrasse jamais, et, ramenant nerveusement sa droite sur son visage, il a hurlé : c’est à moi ça… plus bas, c’est mon cul, il appartient au monde des fantasmes nocturnes, c’est ça que je vends… Ah! j’aime la multiculturalité, a-t-il dit en allant serrer la main à deux Arabes assis sur un banc — ces hommes attendaient la fermeture du stand pour recevoir quelques suppléments de pain. Cela faisait un moment qu’ils observaient les gesticulations de cet émetteur de propos auxquels ils ne comprenaient pas grand-chose et contemplaient d’un air amusé la silhouette gigotante qui s’avançait vers eux avec sympathie.

Puis, il a recommencé à parler de l’horreur de sa condition, de sa mère qui lui pardonnait et qu’il adorait. Il avait besoin que son discours soit écouté, il l’exigeait, il s’adressait au monde, à la nuit… C’est alors que j’ai levé les yeux vers le ciel et que j’ai aperçu les étoiles, en pleine ville c’est si rare, mais ce soir-là, la brillance qui se donnait à voir dans ce coeur de pierres semblait narguer la révolte et le dégoût de l’homme, ou souligner la main tendue à ces Arabes requérants d’asile ou clandestins, peu importe : la distribution dans la rue est une sorte d’enclave réservée aux errants anonymes. La police n’y met pas les pieds. Cela fait partie des codes.

On était presque à la fin quand une fille, une toxicomane d’une trentaine d’années, qui gagnait sa drogue en pratiquant le même métier que lui, est venue chercher des seringues. Le prostitué l’a accueillie avec un cri de joie mêlé d’exaltation, ah! voilà ma copine de la rue de Genève, on est les deux mêmes paumés, on fait partie de la même famille, on parle la même langue, aaahhh ! ce soir on va se faire la totale. Il l’a suivie vers la distribution de seringues, alors qu’il avait juré quelques minutes plus tôt que la piquouse pour lui c’était termi-né… Sa collègue a tenté de l’en empêcher, non, tu ne devrais pas maintenant que tu as décroché, la seringue, c’est pour moi, pas pour toi. Il s’en foutait, c’était juste pour un soir, pour tenir le coup, la nuit était trop belle, il la sentait sur sa peau, c’était excitant même, il y aurait beaucoup d’amateurs, il était crevé, c’était à cause de cette nuit à venir qu’il avait besoin de la seringue. Il était dans un tel état jubilatoire d’avoir rencontré une fille qui parlait comme lui qu’il l’a embrassée de nouveau.

Après avoir reçu leur matos, ils sont partis bras dessus, bras dessous, aspirés par le flux du monde vers lequel ils s’étaient un jour dirigés. Les voyant ainsi, de dos, on aurait imaginé, sans aucun doute, un couple d’amoureux savourant d’avance la fusion qui l’attendait. Au bout de la place, l’obscurité les avait absorbés.

Douce nuit, ai-je dit au collègue qui m’aidait à ranger le stand…

Ces deux mots se référaient à la nuit qui m’enrobait, à celle de ces deux fleurs de macadam accrochées à leur système d’autodestruction et à celle de Buzzati.

Mais ce collègue, maîtrisant mal le français, n’avait retenu de cet épisode que l’apparence grotesque d’un homme allumé par toutes sortes de produits.

J. M.

(Le Passe-Muraille, No 73, Juillet 2007)

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