Le Passe Muraille

Essere Napoletano è meraviglioso

À propos de Mille couleurs de Naples, de Philippe Vilain

Adios Schéhérazade, II

par Alain Dugrand

 

Aveuglante clarté azur, Naples fait oublier à l’étranger qui en est amoureux qu’il est trop d’endroits au monde où le cendré d’un ciel nuageux, des cumulo-nimbus obèses ne l’attristeront plus jamais au petit matin.

Homme des pluies, Normand taiseux, écrivain apprécié des happy-few, Philippe Vilain vous administre en cent deux pages une déclaration d’amour passion à cette méditerranéenne où il s’est entravé, cœur et biens.

Premier indice, « je ne suis jamais allé à Naples, j’y suis retourné », et cette évidence, dans la même page, « je ne suis pas allé à Naples, je n’ai fait que rentrer chez moi ». Cette confidence, aussitôt : « Naples est une appartenance. Et de même que sur son épitaphe Stendhal voulait que soit écrit ‘’Milanese Scrisse Amo Visse’’,je voudrais que figure sur la mienne : ‘’Napoletano’’. »

Cornet de gelato tutti fruti aux lèvres, le lecteur voyageur emprunte le pas du Normand dans la traversée de Naples, un spectacle : « J’aime passer devant les anciennes demeures patriciennes décrépites, aux façades rose bourbonnais, alignées en enfilade le long de la Riviera di Chiaia, et longer la mer, via Parthénope. Apparaît la forme de Capri dans le lointain, noyée dans une brume au large de Naples, les hydroglisseurs en partance vers les îles, la ronde des nuages autour du Vésuve cet immense aspirateur de ciel, et le spectacle des rabatteurs insistants de pizzerias, des vendeurs ambulants de chaussettes, des carabiniers impassibles lunettés de Ray-Ban, des hommes d’affaires en costumes marine, des Pulchinella de comptoirs, du vieux tzigane jouant O sole moi sur un accordéon désaccordé, des pêcheurs accompagnant d’un regard bienveillant les flirts de lycéens débraillés, des scugnizzi replets à la peau mate qui sautent à pieds joints dans le port, des nouveaux Valentino Rossi entassés sur des Vespas pétaradantes arrachant la cité à sa sieste, d’un dresseur de faucon passant entre les tables du chalet Ciro, son faucon posé sur son poing, d’un trompettiste sonnant la charge de bon matin sur la piazza del Plebiscito – admirables figurants d’une crèche éternelle. » Les Napolitains…

Oser écrire Naples, o francese hésita longtemps, il mérite respect. Ses carnets regorgent de mille situations, notules et trouvailles, rencontres d’amour, choses vues, anecdotes et affections. « Essere dei loro, être des leurs est ma plus belle récompense. »

Aucun lieu commun dans ces pages, pas le moindre exotisme, sinon des friandises, des mots goûteux happés dans la chaleur de la rue, ce privilège des Napolitains. Celui-ci n’est pas un rat des bibliothèques, ce Rouennais de souche faut-il préciser se dépeint ainsi dans ce Naples des Napolitains : « Je savais qu’un jour ou l’autre ils entreraient en contact avec moi. Leur indifférence ne m’était pas hostile, au contraire même, je crois qu’elle me rassurait, elle me rappelait les ouvriers de mon enfance lorsque j’accompagnais mon père au Café des Écluses près de Gaillons. Je connais bien ces caractères bourrus et méfiants, rustres mais perspicaces qui vous scannent en un clin d’œil, vous cernent au moindre geste. D’ailleurs, je ne cherchais pas à me cacher, je me plaçais au milieu d’eux et je ne fuyais pas le regard, même quand je me savais épié. A force de me voir, un homme âgé finira par me demander, intrigué, peut-être inquiet, ce que je fais là, pourquoi je viens, si je suis ici pour le travail. Et à partir de ce moment, ils sont devenus charmants. Il faut dire aussi que le football favorise d’emblée le dialogue, qu’il est un lien social fantastique. Pour eux, je reste o francese. Et rien ne me plaît plus que de n’être rien ici, parmi eux, ne plus être un écrivain, de parler de tout sauf des livres, eux qui n’essaient pas de me séduire, qui me prennent comme je suis et me respectent pour le connaisseur de football et le bon parieur que je suis. »

 

 

Avec cette réjouissante promenade, Philippe Vilain, loin du voyageur pressé, loue un privilège universel, être napolitain. Différence d’essence civilisationnelle, écrit-il même. Les historiettes surfilent les moindres faits, les gestes, la légèreté fourmille dans ces pages. Essere napolitano è meraviglioso.Ainsi ce trait d’une Sophia Loren, sa vie, son œuvre, fille de Naples elle-même, lançant cette réplique définitive à un intervieweur de hasard : « Je ne suis pas italienne, je suis napolitaine ! C’est autre chose. »

Cette Parthénopé qu’une seule couleur gouverne est d’un rouge bourbon. En son cœur naissent les grandes œuvres, celles de Flaubert, Malaparte, Carlo Levi, Pasolini, Schifano, Dominique Fernandez rendus fous, tous, par ce désir de vivre, tous ils ont écrit sur cette cité de l’être. Porporino ! Vilain, lui, s’attarde, puisqu’il vit Naples, habite l’ogresse si humaine. Il rapporte ainsi un trait du Napolitain Luciano de Cresanzo et son inégalable Cosi parlo Bellavista : « L’amour est le sentiment qui pousse les hommes à rechercher la compagnie des autres, à partager avec le prochain, non seulement les joies, mais aussi les douleurs de sa propre existence. Connaissez-vous un peuple, à part le napolitain, qui a une capacité similaire ? Selon moi, partout dans le monde il faut un peu de Naples. »

 

Entité exemplaire par son humanité pointilleuse, cette méditerranéenne en remontre aux orgueilleuses cités du Nord. Terre d’accueil, où jamais il n’y eut l’ombre du moindre ghetto, Naples sera refuge pour les juifs d’Espagne, les proscrits d’Isabelle la Catholique, Naples encore qui n’ouvrit jamais sa porte à la Sainte Inquisition, Naples où son roi, Ferdinand IV, expulsait les couvents de la Compagnie de Jésus pour y accueillir et secourir les juifs. Cette Naples aujourd’hui, où contre les lois racistes d’un cabinet romain fascisant prend fait et cause pour les « pestiférés », les naufragés d’Orient et d’Afrique, Naples où son édile, Luigi de Magistris, à l’Institut culturel français un 14 juillet 2018, dit encore combien l’ancienne capitale du Royaume de Naples qui jamais ne fut complice du moindre massacre n’acceptera que Mare Nostrum ne devienne ‘’mer de sang’’.

Alors, qu’importe si dans les stades du Nord les Tifosi des virages à Milan, Florence, Vérone et Turin insultent les joueurs du Napoli en les traitant en chœur de ‘’Terrone di merda’’, sudistes de merde, ‘’Vesuvio, fai il tuo lorroso’’, Vésuve fais ton travail !’’

En inversant les stigmates dont les milices du Nord les affublent depuis toujours, les Napolitains revendiquent leur singularité comme un don, ce sentiment « d’étrangeté de soi-même », « ce regard du dehors porté sur nous-mêmes ». Philippe Vilain poursuit : « Autrement dit, ce qui me frappe chez les Napolitains est la faculté de se regarder de l’extérieur, comme un autre, de percevoir sa propre étrangeté et de l’admettre, de l’assumer : je me perçois en autre, sans en vouloir aux autres, parce que les autres m’ont toujours fait comprendre que j’étais différent d’eux.Comme si, pour hasarder une explication, la Napoletanità (qui n’est pas la napoletaneria des faux Napolitains, de ceux qui, orgueilleusement, revendiquent cette identé sans en épouser les valeurs morales) pourrait être la réaction orgueilleuse de la conscience opprimée qui affirme, par-delà son âme blessée, son identité et sa différence. Il n’est ainsi pas étonnant que les Napolitains, eux les abandonnés, les rejetés du pays, s’excusent de se sentir moins », comme les qualifie l’hymne national des Fratelli d’Italia :« Fratelli d’Italia ?No, grazie ! Siamo figli unici ! »,nous sommes des fils uniques.

Dans son portrait amoureux, l’auteur affronte la mauvaise réputation des Napolitains, « celle d’un peuple camoriste donc délinquant », stigmatisés aux yeux du monde par le best-seller Gomorra, livre d’un manichéisme réducteur du Milanais Roberto Saviano, égérie de la nouvelle et lucrative bien pensance qui fait son miel d’une narration négative et stéréotypée de Naples.

Ainsi va le destin des Sud. Prononçant Naples, je songe à d’autres « petites Naples », tiens, celle des Napolitains de Marseille par exemple. Depuis trois générations, ces Marseillais du Panier, quartier de venelles penché sur le Vieux-Port, vilipendé, meurtri, ruiné et dynamité par les nazis et leurs collabos français. Déportant juifs et rastaquouères de cette « petite Naples », acculant à la pire misère ce petit peuple des « ritals », pêcheurs, portefaix parvenus des îles du golfe napolitain, Procida, Ischia, et du cap Misène. Ces déracinés de la côte sorrentine que Jean-Claude Izzo campait dans ses polars (Série Noire Gallimard). Un entassement de masures, ruines, quartier refuge à l’exemple de tous ces ports de Méditerranée qui furent asiles, le sont encore, le seront pour les siècles. Partout de « petites Naples » le long du littoral de  Mare Nostrum, petits quartiers qui remplissent leur fonction de havres, pauses, haltes et dernière frontière sur cette Méditerranée que l’époque de la marchandisation voulait « bronze-cul ».

De Barcelone à Istanbul, de Trieste à Tunis, d’Alger aux Dardanelles, de Jaffa à Beyrouth, la Méditerranée demeure un champ de batailles, un lieu d’affrontements, de guerres et de tragédies qui ne cesseront jamais. Par bonheur, les ports demeurent, toujours. Petits quartiers, petits abris, ces « petites Naples » resteront à jamais, de Gênes à Beyrouth, de Toulon à Palerme. Comme l’écrivent les Napolitains éclairés, il sera toujours de petites Naples sur le pourtour des flots bleus. Îlots de paix, de sérénité, fragiles.

Philippe Vilain dépeint, superbe, cette ville fidèle à son inscription dans l’histoire du génie méditerranéen. Naples en est le joyau. Par ses Mille couleurs de Naples, Philippe Vilain renoue avec cette passion curieuse des géographes, explorateurs des êtres, des cités et des âmes, ces grandes cités refuges. « Le véritable amour de Naples me semble ailleurs, ni dans la magnification démagogique, ni dans le dénigrement stérile, mais dans la pleine conscience réaliste de sa beauté et de ses dangers, de ses vertus et de ses vices, de ses qualités et de ses défauts, de ses formidables contradictions : l’amour vrai, honnête, puise son essence et sa force même de l’imperfection de son objet. »

A.D.

Philippe Vilain, Mille couleurs de Naples, éditions Stilus.

 

 

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