Le Passe Muraille

En territoire dangereux

Ourania, de J.M.G. Le Clézio.

Par Jean Perrenoud

La science fiction et les utopies reviennent, semble-t-il, en forcedans la littérature française. Houellebecq en avait fait la démonstration brillante et ricanante avec La Possibilitéd’une île. Le Clézio, lui, dans son énième roman, nous livre un récit qui débute en 1945 pour se terminer en… 2009.

Ourania, c’est un pays imaginaire que Daniel Sillitoe, le narrateur principal, se crée à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, pour tenir, alors que son village est occupé par l’armée allemande. MaisOurania, c’est peut-être aussi un pays où pourrait bien vivre l’ancêtre de tous les ogres :Ouranos, personnification du ciel et fils de Gaïa. Jaloux, il enferma ses enfants dans la terre, mais celle-ci s’en libéra, aidée par Cronos qui, lui-même, dévorera ses propresenfants.

On perd un peu de vue cepays idéal en suivant Daniel au Mexique où il poursuit ses études de géographe, où misè-re et richesse se côtoient comme jamais, où les 4×4 bruyants et rutilants semblent ne jamais vouloir cesser leur ballet tapageur dans la Vallée, où les professeurs d’anthropologie d’une université décentrée côtoient d’étranges Parachutistes, où l’amour de Daniel pour Dahlia semble bien faible face à son attirance pour Lili de la lagune, la prostituée de la Zone, et où le parcours de Daniel est frôlé par celui de Raphaël, cet ange issu d’une république idéale menacée de disparition.

Le Clézio nous dépeint, en couleurs vives, le choc que reçoit Daniel, issu pourtantdes pires heures d’angoisse de l’Occupation, lorsqu’il se trouve confronté à la violence quotidienne du Mexique, où le pire se mélange au meilleur, sans cesse. En cela, le récit deRaphaël et de sa vie lumineuse à Campos, cité modèle (et paradis perdu ?), imbriqué dans celui de Daniel, comme d’ailleurs les têtes de chapitre qui ne sont que la premièrephrase du récit à suivre, créent une forme d’urgence à connaître la suite, dont on pressent pourtant le dénouement tragique. « Nous ne connaissons ni le jour nil’heure… c’était ce que répétait Raphaël. Parfois me revient la prophétie du Conseiller avant l’expulsion de Campos, telle que me l’avait racontée Raphaël. »

En sachant que l’histoire de la cité idéale allait mal finir, que la vie de Raphaël s’en trouverait bouleversée et que Daniel ne trouverait pas la paix dans les bras de Lili ou même de Dahlia, j’ai pourtant poursuivi la lecture de ce roman jusqu’au bout, avec espoir, car Le Clézio – c’est ce qui le distingue du cynisme d’Houellebecq, nous permet toujours d’y croire, malgrétout. Il jalonne son chemin de traces suffisamment lumineuses pour ne pas abandon-ner, pour ne pas laisser Daniel ou Raphaël perdus au milieu du désert mexicain, pour peut-être nous conduire vers Ourania ou tout autre lieu déal, même s’il est habité…par un ogre.

Le dernier chapitre marque  d’ailleurs une sorte d’apaisement : « J’ai donc entamé mon deuxième voyagede géographe, au terme demon existence. Si la croyance des Africains (des Peuls notamment, selon Amadou Hampâté Bâ) est avérée, etque je sois effectivement,passé soixante-trois ans, unmort ambulant, j’ai tout lieude penser que c’est là mon dernier voyage.» Et, en filigrane, il y a heureusement le souvenir de l’enfance (Peter Pan est le nom d’un hôtel de la Vallée) ou d’un éden qui a existé, quelque part : « Pourtant, ce qui nous unit encore,Dahlia et moi, ce qui nouspermet d’espérer, c’est la certitude que le pays d’Ourania a vraiment existé, d’en avoir été les témoins.»

Lisez Ourania, vous en sortirez plus lucide, sur vous-même et sur le monde, mais sans avoir eu à céder à la tris-tesse distillée par ces Professeurs de désespoir tellement à la mode.JP.

J.M.G. Le Clézio. Ourania.Gallimard, 2006, 297 pages.

 

 

 

 

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