Le Passe Muraille

Dürrenmatt le semeur d’inquiétude

À propos de la pensée du grand écrivain filtrée par ses entretiens réunis dans  ses Répliques,

par Jean-Bernard Vuillème

Dans sa diversité même (théâtre, roman policier, roman, essai, dessins et peintures), l’oeuvre de Friedrich Dürrenmatt apparaît singulièrement cohérente. Cette cohérence ne tient pas seulement à sa conception de la littérature, mais à la pensée même de l’ auteur. L’homme Dürrenmatt est avant tout un penseur non spécialisé mais hypercultivé. L’écrivain qui s’en nourrit se définit d’abord comme un semeur d’inquiétude.

Dürrenmatt est un philosophe dans son genre, peut-être le philosophe du « grotesque », mot qui revient souvent dans sa bouche et dans ses discours. Il n’en revendique bien sûr pas le titre, pas davantage que celui de peintre (un peintre écrivain est forcément un écrivain qui peint). Parmi les quatre-vingt-neuf entretiens publiés en 1996 en allemand sous le titre Gespräche (quatre volumes), Etienne Barilier en a retenu vingt qu’il a regroupés par thèmes, maintenant l’ordre chronologique dans chaque catégorie. On voit ainsi la pensée de Dürrenmatt dans sa stabilité et sa récurrence, sa continuité et son évolution. Ce choix d’entretiens (parus pour la plupart dans la presse d’expression allemande) rassemblés sous le titre de Répliques donne à entendre le penseur sur une longue durée (de 1961 à 1990, l’année de sa disparition) et c’est une manière pour les familiers de son oeuvre et les autres (qui n’a jamais rien lu de Dürrenmatt ?) d’entrer dans le laboratoire de l’auteur et de prendre conscience que ses paradoxes littéraires puisant aux grands mythes revisités de l’humanité ne sont qu’une image, polie par le travail de la langue, de ses incessantes explorations intellectuelles.

On y découvre (un peu) un écrivain plutôt solitaire malgré sa gloire quasi universelle et son goût pour le débat, un Bernois perché sur les hauteurs de Neuchâtel pour la beauté du paysage et la proximité de la gare, moralement miné et physiquement fatigué par un diabète sévère, mais nullement désespéré, jamais, dit-il en substance, car c’est un «mot trop grand» juste bon pour les romantiques qui transforment en désespoir méta-physique une contrariété terrestre, comme le fait, par exemple, de n’avoir pas de petite amie avec qui coucher. Quelle que soit la piste suivie (biographie, histoire et actualité suisse, questions politiques, littérature), on découvre surtout chez cet infatigable débusqueur de paradoxes un solide penseur et un témoin lucide de son siècle. Souvent paradoxaux, mais jamais ambigus, ses propos ont la fermeté et la clarté de la rigueur intellectuelle poussée dans ses ultimes retranchements, là où les réponses ne sauraient être définitives. Il se contredit peu à travers les années, n’apparaît guère en mauvais prophète, excepté peut-être dans ses propos sur le communisme entre 1966 (« quelque chose de sérieux, un espoir » ou encore « des surprises sont possibles, mais il ne disparaîtra jamais plus ») et le constat  qu’il fait en 1989: « On a imposé une idéologie, et naturellement, ça ne marche pas »…

Ses réflexions sur l’art dramatique et le travail littéraire constituent une large part de ces entretiens, les plus riches aussi, en ceci qu’elles se réfèrent à une pratique participant de la pensée de Dürrenmatt, pétrie d’humour, et qui se déploie sur le mode exploratoire. L’outil essentiel pour «tailler des histoires dans la réalité comme dans un roc », c’est très clairement la métaphore ouvrant à la pluralité du sens.

Il serait vain, bien sûr, de chercher quelque consolation dans les dires de Dürrenmatt, semeur d’inquiétude qui a braqué dès son plus jeune âge son regard vers les constellations, bien avant de se payer un télescope et de visiter le CERN pour interroger les physiciens des particules. Mais ce penseur vit à cent lieues de la résignation. Il dispense de l’énergie positive et se révèle au fond bien plus joyeux qu’on ne le croit généralement. II le dit lui-même : « En s’amusant, on arrive souvent à de plus grandes choses que par la plus sérieuse des conférences ».

J.-B.V.

Friedrich Dürrenmatt, Répliques, choix d’entretiens (1961-1990) traduits de l’allemand par Etienne Barilier, Editions Zoé, 2000, 304 pages. Les entretiens originaux ont paru en 4 volumes, sous le titre Gesprâche,chez Diogenes Verlag, en 1996.

(Le Passe-Muraille, No 49, Octobre 2000)

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