Le Passe Muraille

Distance et empathie

À propos d’Un petit bout de femme, de Franz Kafka

par Antonin Moeri

Un inconnu à la fois présomptueux et perplexe décide de prendre la parole, c’est-à-dire la plume, pour nous faire part d’une affaire qui le préoccupe. De quoi s’agit-il? Aurait-il besoin d’avouer une faute grave? Aurait-il trompé quelqu’un? Aurait-il commis un délit passible d’emprisonnement? Souffre-t-il d’une grave maladie? Voudrait-il alléger sa conscience? Il s’agit, en tous les cas, d’un problème d’ordre relationnel. Aïe!

Le quidam nous présente une petite femme étroitement corsetée, à la fois leste et robuste, aux cheveux d’un blond terne. On ne connaîtra ni le prénom ni le nom de ce personnage. On n’entendra pas sa voix. Seuls ses gestes seront évoqués. Les mains calées sur les hanches, elle se retourne brusquement pour impressionner les gens qui la voient pâlir et trembler d’indignation ou bien, affalée dans un fauteuil, elle s’accroche d’une main au dossier et tripote de l’autre les lacets de son corset alors que des larmes de colère roulent sur ses joues.

Mais quel est le motif d’une indignation aussi vive, d’une rage aussi furieuse? Celui qui provoque cette ébullition n’est autre que l’inconnu ayant décidé de prendre la plume pour s’adresser à un possible lecteur. En effet, la petite femme étroitement corsetée a toujours quelque chose à lui reprocher, elle subit toujours quelque tort de sa part. Tout, chez cet homme, «heurte son sens de la beauté, son sentiment de la justice, ses habitudes, ses espérances». Le principal désir qu’elle nourrit: se venger du tourment que le narrateur lui cause.

Ayant appris par des tiers qu’elle était pâle et fatiguée de ne pas avoir dormi et qu’elle était presque hors d’état de travailler, le narrateur n’est pas insensible à ce calvaire. Il voudrait intervenir, faire quelque chose pour soulager la petite femme, améliorer un état physique qui inquiète l’entourage. Et voilà que le doute s’installe. Ne simule-t-elle pas la souffrance pour faire porter les soupçons du monde sur celui qui la tourmente sans cesse? Ira-t-elle jusqu’à porter sur la place publique cette cause douteuse? En vérité, «c’est par les signes extérieurs d’une souffrance secrète qu’elle entend porter l’affaire devant le tribunal de l’opinion».

Et voilà que des fouineurs seraient sur le point de découvrir le pot aux roses. Iront-ils jusqu’à demander au narrateur pour quelles raisons il torture cette dame? Aurait-il l’intention de provoquer sa mort? Serait-il amoureux d’elle? Soumis à une grosse pression, le narrateur est acculé. Il ne lui reste qu’à modifier sa conduite pour atténuer l’irritation de la femme étroitement corsetée. Objectif difficile à atteindre car ces deux êtres ne peuvent s’entendre. Rien ne peut supprimer le mécontentement que l’homme inspire à cette personne.

Que faire? Suivre le conseil d’un ami suggérant au narrateur de partir en voyage? Mauvaise idée car une absence entraînerait le doute, la suspicion. Le mieux serait de rester tranquillement chez soi et de ne pas attirer l’attention. Mais en voyant les larmes de colère rouler sur les joues de la petite femme, l’homme est bouleversé par ce spectacle et craint d’être convoqué (pour répondre de ses actes) par les renifleurs bons à rien, ces colporteurs de nouvelles qui, dirait-on aujourd’hui, «chassent le scoop». Heureusement, les gens savent qui est le narrateur dont la réputation est bonne. Il n’a donc pas trop à craindre des agissements de la petite femme. Il pourra, sans être importuné, continuer à mener la même vie que jusqu’à présent.

Le lecteur sort sonné de ce bref récit. Il se demande pourquoi l’inconnu tenait tellement à présenter sa propre version des faits, pourquoi il n’a pas donné la parole à la partie adverse et pourquoi cet obscur péroreur ressent un tel besoin de nous convaincre de sa bonne foi. Une chose est pourtant sûre. Ce péroreur est très agité. Il nous fait croire qu’il n’a rien à craindre et, en même temps, il craint qu’on révèle le pot aux roses. Il tremble à l’idée d’être traîné devant les juges. Il voulait absolument communiquer son désarroi au lecteur qui ferme le livre en se demandant s’il n’a pas été mené en bateau.

Serait-ce alors le doute, l’hésitation, cette incertitude entre rejet et sympathie, cette tension entre adhésion et distanciation qui font tout le sel de ce bref récit? Je serais tenté de dire oui.

Franz Kafka: Un petit bout de femme dans Un Jeûneur, GF, 1993

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