Le Passe Muraille

Dernières précautions

 Nouvelle inédite de Fabrice Pataut

 

 

J’étais loin de me douter qu’en tirant sur Jacques Couderc à bout portant en pleine poitrine la vie deviendrait aussi simple. Six mois de préparation. Un dossier de 300 pages. Je devais sonner chez lui et prétexter une panne de portable. L’excuse ? Il ne m’avait jamais vu parce que je gardais le chat  du voisin pour quelques jours seulement. Ma fille de dix-huit ans, laissée seule à la maison, était aux urgences dans un sale état.

J’ai fait le code de l’immeuble, j’ai monté les escaliers le temps que la concierge range les seaux dans la cour et j’ai sonné à huit heures pile. Il a ouvert sans mettre l’entrebâilleur. « Bien sûr », a-t-il répondu sans hésiter. Il m’a invité à le suivre et m’a installé dans le salon avec son téléphone pour que je passe mon coup de fil. Comme ça durait à cause des complications habituelles des hôpitaux et que je m’énervais contre une standardiste incompétente, il a fait celui qui n’est jamais pris au dépourvu, qui maîtrise parfaitement la situation. Celle-là, une autre… n’importe laquelle, à vrai dire. Jacques Couderc est un homme efficace. Les sourcils froncés mais pas trop pour ne pas en rajouter, un très léger hochement de tête compatissant et une sorte de petit mouvement de tourniquet avec la main pour dire qu’il allait à la cuisine nous chercher quelque chose, qu’il en reviendrait avec ce qu’il fallait, aucun problème.

« Prenez votre temps. » C’était tout lui. J’ai patienté trois minutes. Il disposait des verres sur un plateau, ouvrait la porte du réfrigérateur — une porte lourde encombrée de bouteilles, qui s’est refermée avec un bruit confortable de caoutchouc.

Je préfère le carrelage à la moquette pour le nettoyage. Les éclats de verre et le jus de fruit sont récalcitrants sur la laine. Sans parler des morceaux pointus et microscopiques incrustés dans l’éponge… Ou alors il faut aspirer et remplacer le sac. Il reste quand même les auréoles jaunes qui virent au marron clair — à éviter.

J’ai pris le couloir sans presser le pas. Jacques Couderc était debout dans la cuisine. Le plateau en argent était prêt sur une longue table en marbre à découper le gibier. C’était du jus d’orange frais, bien sûr. L’heure matinale, la chemise Lacoste délavée avec le crocodile à moitié décousu, les biceps saillants… Jacques était un sportif, je le savais. Ce n’était pas la moindre des difficultés. Et puis, je le voyais d’aussi près pour la première fois.

Il m’a demandé « alors…?  » de l’air de celui qui peut parfaitement prendre la situation en main, surtout après un jogging dans le parc. Célibataire, sans enfant, volontiers moqueur avec les drames de famille dit le dossier — alors pourquoi pas avec un père dont la fille vient de se faire renverser par un camion de livraison ? Dans les limites de la bienséance, bien sûr. Chaque nouvelle rencontre, même la plus inattendue, annonce un client potentiel. Jacques Couderc est un homme d’affaires qui sait profiter de toutes les situations. Pourquoi pas gérer le portefeuille d’un inconnu qui sonne chez lui à l’improviste ?

J’ai sorti la main de la poche intérieure de mon veston. Il a écarquillé les yeux en voyant l’arme. Il a fait un pas un arrière et m’a regardé l’air de dire « mais pourquoi ? », ou « merde, c’est pas vrai », et il est tombé en avant sur le carrelage très proprement, pour ainsi dire avec civilité, sans prendre le temps de tendre les bras. Sans s’accrocher à la table non plus, sans rien faire tomber, Dieu merci. Juste son corps par terre et une flaque de sang d’une taille d’aillleurs plus que raisonnable.

J’ai pris mon jus d’orange — pas forcément dans le verre qui m’était destiné, qui sait ? Jacques Couderc était le genre d’homme à avoir un avis sur la question, peut-être même une idée en tête. J’ai retourné le corps et je l’ai allongé sur le dos. Il s’était cassé le nez en tombant. Ça lui donnait mauvais genre. J’ai laissé le balai espagnol et le seau à leur place dans le placard : trop compliqués à laver. La serpillière passe en machine. J’ai nettoyé, épongé la plaie avec des chiffons. Il s’est arrêté de saigner. J’ai déplié un torchon propre sur son visage et j’ai fait tourner à soixante.

J’ai ramassé le courrier du matin sous le paillason à 10h30 — juste un magazine consacré aux cigares —, mis le poulet fermier au four. Jacques l’avait acheté la veille chez le boucher-traiteur du coin de la rue en revenant du parc. Une moitié pour midi, l’autre froide pour le soir avec la moutarde, avant de descendre le corps dans la voiture. Le téléphone a sonné une fois. Pas de message.

J’ai trouvé le passeport dans le tiroir du bureau. Je connais tout par cœur depuis le temps. J’allais devenir Jacques Couderc. Je l’étais déjà, à vrai dire, depuis 8 heures 15. J’y étais préparé, c’est le moins qu’on puisse dire. C’était fait. Personne ne verrait la différence, ni la call-girl tarifée à quatre chiffres que Jacques reçoit en combinaison latex deux fois par semaine, ni Hermann, le banquier de Trinité-et-Tobago qui connaît ses clients à travers trois intermédiaires, chacun au travail dans un fuseau horaire différent. Il fallait tenir une semaine avant de monter dans l’avion, le temps de contrefaire le passeport.

Je me suis entraîné à soulever Jacques par les aisselles, à le porter sur  mon dos en faisant quelques allers-retours dans le couloir. Plus lourd que prévu, mais ça allait. Puis j’ai pris une douche et je me suis parfumé avec Eucris de Geo F. Trumper. J’ai choisi un costume sport de chez Poole dans la penderie, une pochette simple en coton blanc. J’ai mis des mocassins en veau velours de chez New & Lingwood. Jamais portés. Pile à ma taille.

À 19 heures, j’ai ouvert un grand cru classé Pessac-Léognan 2010, j’ai sorti la moutarde que je préfère à température et je suis allé feuilleter le livre posé sur sa table de chevet.

Jacques Couderc venait de commencer Prières exaucées en traduction française. Je n’aurais pas cru que Jacques lisait du Truman Capote. Moi oui, c’est drôle. Son dossier indiquait qu’il lisait des magazines de mode masculine ou alors de la science-fiction plutôt bas de gamme. J’avais dû lire des niaiseries pendant six mois pour me familiariser, des bouquins funestes et interminables, des sagas. Dieu merci, je n’aurais pas à m’en imprégner dans l’avion. Tout cela serait derrière moi. Hermann ignore d’ailleurs peut-être tout des goûts littéraires de Jacques Couderc. Le dossier n’était pas très clair sur ce point. Notre conversation porterait sur d’autres sujets.

J’avais lu, bien sûr, Prières exaucées. Et relu. J’avais beaucoup aimé. Le marque-page de chez Galignani indiquait que Couderc en était au passage où Miss Barney arrange pour P. B. Jones une visite chez Colette. Colette le reçoit dans son bric-à-brac dix-neuvième siècle du Palais-Royal, assise sur un lit doré à la Louis XIV, les yeux ourlés de khôl. Elle lui offre en cadeau de départ un presse-papier ancien en cristal français qui tient prisonnier une rose blanche.

Couderc avait souligné certains mots : les plus beaux presse-papiers, trois cristalleries, et leurs noms Clichy, Baccarat, Saint-Louis, avec deux traits pour Clichy et, trois pages plus loin, cinq mille dollars. Il avait noté dans la marge en face du prix : à multipl. au moins par 7 = 35.600 dollars. La date de fabrication du presse-papier dit « la Rose Blanche », 1850, était entourée d’un cercle et Couderc avait griffonné sur la même ligne dans la marge : inflation 3, 40% par an. Une drôle de manière de lire Capote.

J’ai allongé Jacques sur la banquette arrière de la Mercedes à minuit moins le quart après une descente un rien périlleuse des escaliers, Jacques collé contre moi, une cigarette au bec, sa tête dodelinant de droite à gauche comme un ivrogne, princièrement habillé, chaussé par John Lobb. Personne dans le hall, personne dans la rue. Deux heures de route aller-retour pour la déchetterie. J’ai observé la benne d’une heure dix déverser une remarquable quantité d’ordures ménagères du côté où j’avais laissé rouler le corps. Jacques a été plutôt aidant, entraînant dans une roulade avant parfaitement exécutée une masse de pelures végétales, de carcasses et de branchages ligotés.

J’ai repris un verre de Pessac-Léognan vers deux heures et demi du matin après une deuxième douche. Je me suis allongé sur le lit avec le livre. La collection de pornos SM de Jacques Couderc est digne d’une cinémathèque spécialisée. J’ai refermé à clef le chiffonnier Régence estampillé Jean-François Thuillier qui abrite ces horreurs. Non pas que l’envie me serait venue. Le geste était — comment dire ? — symbolique. Le voisin de palier (l’homme au chat) avait déposé plainte trois fois à cause des bruits. Mais bon… « des bruits de films »,  avait-on fini par faire remarquer au commissariat. Et avec Roseline ? Est-ce Jacques Couderc criait ?

Roseline — justement — a téléphoné comme convenu à trois heures. C’est l’heure où Jacques Couderc se réveille, se brosse les dents, passe le fil dentaire, se sert un verre et commence une série de vidéos. « Demain comme d’habitude. La clé sous le paillasson », a dit Roseline. J’ai confirmé. « J’entends rien derrière, a-t-elle ajouté, c’est curieux… tu fais déjà les valises ? » Pas encore, quand même pas. « Hermann a appelé ? » Bien sûr que non. Hermann ne ferait pas cette erreur. J’ai dit ça le plus rapidement possible. « Évidemment, Jackie. Mais bon, sait-on jamais avec les hommes. Have fun now. Demain 11 heures. Ciao ciao. »

 

*

 

Roseline a des jambes de rêve. Je le savais par les photos mais les voir en vrai m’a rendu perplexe. J’ai entendu la clé tomber dans le vide-poche en plaqué, le parquet grincer sous la moquette en laine du couloir. C’est la première chose qu’elle a montré quand elle a poussé la porte de la chambre. J’étais allongé sur le lit. « Comment ça va ? » a-t-elle demandé en retirant son manteau. « Bien, ai-je dit, bien ». Elle s’est assise dans le fauteuil crapaud sans les écarter. Au contraire. Elle affichait un air très digne, un peu las, fatigué.

« Tu veux bien me servir un verre ? » a-t-elle dit en regardant l’écran de télévision. « Sans glaçon. »

Je me suis levé pour préparer son scotch. Je lui ai tendu son verre, debout à côté d’elle. Elle a posé son doigt au niveau du nombril.

« T’es bien taiseux, tout d’un coup, s’est-elle plaint sur un ton plutôt neutre. On dirait que t’as minci ». Puis elle a enfoncé son doigt dans le latex. Doucement d’abord, ensuite en vrille, bien droit dans le nombril, en fouillant vers l’intérieur, vraiment loin dedans jusqu’à ce que mon ventre se contracte.

Elle a indiqué le lit d’un petit mouvement de tête. Comme je prenais mon temps, elle m’a poussé d’une claque sur les fesses. Pas trop forte. C’est surtout le bruit de la matière plastique qui m’a surpris. Quand j’étais presque au bord du lit, elle a dû se lever ou tendre la jambe pour que j’aille plus vite. Ce n’était pas vraiment un coup de pied, en tout cas pas comme ceux qu’on reçoit dans la cour de récréation, auxquels il est attendu qu’on réponde. Plutôt une façon de vous forcer à prendre le pli. Sa chaussure en daim beige s’est calée entre mes jambes, la jambe est remontée d’un coup sec. J’ai senti la pointe de l’escarpin s’arrêter, forcer le passage et me soulever par en-dessous.

 

Je suis tombé la tête la première. Même à la boxe on est moins traître. Surtout là, finalement. Le ring a ses règles. Et puis, c’est difficile de respirer par le trou ovale dans le latex. Je me suis allongé sur le dos pour reprendre mon souffle. Il semblait que Roseline n’avait pas bougé. Elle sirotait, assise dans le fauteuil, comme si de rien n’était. Je me suis dit que Couderc devait avoir eu une drôle d’enfance pour être aussi fêlé. Cette petite séance ne devait pas durer trop longtemps. Est-ce que je dirai à Roseline que je n’étais pas Couderc ? Est-ce que j’enlèverai la cagoule au moment de l’envoyer rejoindre le vrai Couderc ? J’en avais envie, indéniablement. Rien que pour le plaisir de lui faire savoir de vive voix que sa carrière s’arrêtait ce soir même, qu’elle ne partirait pas pour Trinité-et-Tobago. Pour observer sa surprise.

J’en ai profité un peu, le temps que Roseline soulève sa jupe, se cambre, se tortille, s’écarte avec les doigts, toujours assise dans le fauteuil, grimpe sur le lit et propose de m’étouffer, pas trop au début, en s’asseyant en tailleur sur ma cagoule. J’ai fait ce qu’elle m’a dit de faire, puis j’en ai eu assez vite assez. Je l’ai repoussée, j’ai dézippé.

Elle a écarquillé les yeux comme Jacques la veille, et j’ai fait durer un peu plus que nécessaire, simplement pour qu’elle se rende bien compte que j’étais moins facile que Couderc et que, moi aussi, je pouvais prendre mon pied à faire mal. Qu’elle devait après tout payer le prix fort pour m’avoir pris pour un con le temps que je trébuche entortillé de la tête au pied dans cette tenue. Elle a enfoncé ses ongles dans mes mains. Ses jambes ont essayé à nouveau la même prise exactement. Roseline était souple, musclée, avec une magnifique peau caramel. Une sportive. Quelle drôle de vie. Quel joli visage. Très pur, en fait. Sans sourcils épilés, sans rouge à lèvre. Des dents impeccables sans un seul plombage. J’étais assis sur elle de tout mon poids. Puis sa tête s’est arrêtée d’osciller bêtement comme un pendule déréglé. La langue est restée coincée hors de la bouche, d’un rose plutôt vulgaire. Fini, Roseline. Exit. Je lui ai fichu une bonne paire de claques et je l’ai laissée là à refroidir sur le lit le temps de prendre une douche.

J’ai consulté en peignoir nid d’abeille Charvet le carnet de codes bancaires, de numéros secrets et d’acronymes de sociétés-écrans que Roseline avait rangé dans la poche intérieure de son sac à main. Un sac Morabito vintage en croco qui avait son odeur. Une odeur fraîche. Pas du tout celle d’un parfum capiteux. Au contraire. L’odeur d’une eau de toilette légère, impertinente, un peu citronnée. Décidément, Roseline était vraiment une drôle de fille. Je l’ai laissée là, dans l’appartement de feu Jacques Couderc, renversée sur le lit avec un film pathétique dans le lecteur.

J’ai embarqué Prières exaucées avec moi. Non pas pour le vol Air France Paris-Caracas que je compte faire allongé dans ma cabine individuelle, mais pour le vol en jet privé Caracas-Port d’Espagne. J’en parlerai à Hermann. Il sera peut-être surpris de savoir que ce Jacques Couderc qu’il rencontre pour la première fois, qui va se mettre au frais un bon moment à Tobago, au Sea Shell Resort de Parlatuvier, non loin du Glasgow Bar, lit du Truman Capote.

Je prendrai mes propres notes. Cette affaire de Rose Blanche et d’inflation annuelle à ≃ 3, 40%m’interpelle.

 

@Fabrice Pataut

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