Le Passe Muraille

De fulgurantes intuitions

La question du courage,

par François Debluë

J’ai connu des gens jaloux de Vladimir Dimitrijevic. On n’est pas jaloux de la médiocrité. J’ai connu aussi (j’en ai été sans doute) des gens que Dimitri effrayait ou déstabilisait. Claude Frochaux lui-même, qui fut longtemps son plus proche collaborateur, en a fait l’expérience : il en témoigne dans le livre où il évoque la grande aventure de L’Age d’Homme (La Mémoire de mes souvenirs). Dimitri était imprévisible et immédiat. Il y avait en lui une tension exceptionnelle et quasi permanente, mille impatiences. Les moments d’abattement, on pouvait les deviner, mais il ne les laissait que rarement paraître. Souvent, il vous recevait par un « Quoi de neuf? » auquel il paraissait difficile de répondre sans plates banalités. Vous le saviez d’avance, et cela suffisait à vous paralyser : agacé, Dimitri commencerait par vous envoyer sur les roses avant de se détendre et de vous accueillir avec une rare attention. L’esprit sans cesse en alerte, il manifestait une curiosité inépuisable, comme étaient inépuisables sa soif de relation aux autres et toutes ses passions.

Cet homme de contradictions (qu’y a-t-il de plus humain, de plus fécond ?), je l’ai connu à la fois économe (jusqu’à chipoter sur un timbre-poste ou une photocopie) et capable des plus beaux gestes de générosité. Son hospitalité, sa fidélité, son amitié pouvaient être considérables. Du côté des idées ou de ce que nous considérons comme telles, il ne fallait cependant pas vouloir débattre avec lui : ses convictions étaient acquises, souvent intempestives et radicales, du moins en apparence. Volontiers, il se reconnaissait réactionnaire. Non pas du tout conservateur : « Je réagis ! », disait-il. Rien de moins tempéré qu’un tel tempérament ! Reste que la confiance qu’il accordait aux êtres qu’il avait élus ou reconnus était indéfectible, et elle allait à leurs oeuvres aussi bien. Que l’un ou l’autre livre fût moins abouti, il n’y voyait qu’un provisoire fléchissement qui ne devait pas mettre en cause ni en péril la visée, la profondeur, la continuité d’une démarche authentique. C’est dire que ses critères d’éditeur n’étaient pas de rentabilité seulement (à quoi il devait bien veiller pourtant !). Sinon, aurait-il publié tout Amiel, tout Cingria, tout Haldas, tout Vuilleumier, par exemple ? Des esprits chagrins (il n’en manque pas en Suisse romande, dès qu’une personnalité hors du commun s’y manifeste) ont ainsi reproché à Dimitri de trop publier. C’était ignorer la confiance et la générosité que j’ai dites, mais aussi le goût du risque, l’envergure humaine et intellectuelle de cet homme. D’autres que moi (Georges Nivat, Jean-Louis-Kuffer, Eléonore Sulser…) ont évoqué ailleurs et évoqueront sans doute ici même ce que nous devons à Dimitri d’ouvertures au monde. Le catalogue de L’Age d’Homme compte parmi les plus remarquables et les plus originaux de notre époque.

Ce que j’aimerais évoquer enfin, c’est le souvenir de notre dernière rencontre. Comme en bien d’autres circonstances, j’y ai vu se manifester une de ces intuitions fulgurantes que Dimitri n’exerçait pas sur le seul terrain de l’édition. Ce jour-là, nous avions parlé de Balzac, de Sologoub, de Proust, d’Albert Béguin, et de ce Curtius dont on ne trouve toujours pas le livre magnifique qu’il a consacré à Proust. Mais l’heure était venue de nous quitter. Je voyais Dimitri fatigué, et plus que cela : accablé. Il avait perdu Geneviève ; il avait perdu Georges Haldas; et il savait devoir quitter les locaux du pied de la Tour Bel-Air où L’Age d’Homme avait plongé ses racines et déployé plus que des rameaux d’or : toute une vaste forêt de livres où souffle le vent du large. Au moment de prendre congé, nous nous prenons dans les bras l’un de l’autre (nous le faisions depuis longtemps) et je glisse ces mots à l’oreille de Dimitri: « Bon courage ! » Il me regarde, du regard étincelant qui était le sien. Et il me dit : « Il n’y a pas de mauvais courage. Ne dites pas : « Bon courage » Dites : « Courage ! : ça suffit… » Une fois de plus, Dimitri me laissait stupéfait et ébloui. Ce n’était pas une leçon qu’il me faisait : c’était un précieux viatique qu’il me confiait ; de ceux qui nous accompagnent durablement — comme font aussi les grands moments des grands livres qu’il nous a donnés à aimer. Courage, mes amis !

F. D.

(Le Passe-Muraille, No 87, Octobre 2011)

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