Le Passe Muraille

Contested terrain- Histoire en suspens

Texte inédit de Patrick Lucian

Ce serait une église au sommet d’une colline. Trapue mais non sans charme. En Italie du Nord peut-être. Un chemin étroit y mène. C’est l’hiver, la froidure dans l’église est un peu moins vive qu’au-dehors. La marche pénible qui m’a conduit ici m’a rappelé ces épisodes de rêve où, malgré de longs efforts, les mouvements du corps ne répondent qu’avec peine aux injonctions de l’esprit. Je pourrais être un amateur de la fin du dix-neuvième siècle, anglophile et bibliomane, sur la pente déjà du second versant de la vie mais inconscient bien sûr de la suite de catastrophes qui se préparent, dont les deux guerres ne furent peut-être pas les pires. Le village au pied de la colline est assez pitoyable. Cette misère m’a ému. Celle de ces enfants que leurs mères tendaient vers moi ou de ce vieillard qui, tout maigre qu’il fût, m’a accompagné obstinément sur une centaine de mètres, et j’ai dû accélérer le pas pour m’en débarrasser. L’ennui, c’est que l’heure tardive, ma fatigue et l’éloignement de la ville vont m’obliger à chercher un gîte : j’ai noté une auberge, en passant, dans ce qui m’a semblé être un palais du dix-huitième siècle en mauvais état. Et si je recroise ce vieillard, ces mères et ces enfants, quelle contenance adopter, moi que la pauvreté dérange mais ne touche vraiment que dans une expression littéraire ou artistique ?

 

 

Je suis assis devant un tableau. Il n’y a personne à part moi, ici ; les autres curiosités méritent à peine un coup d’œil. J’ai toujours aimé les églises, surtout isolées et désertes. Et aimé y prier. Ah, comme la foi serait belle si elle n’était l’affaire que des écrivains, des peintres, des musiciens ! L’œuvre qui est devant moi et qu’à cause du mauvais éclairage et de ma myopie j’apprécie mal n’est pas d’un artiste très connu, et il me plaît de le savoir dédaigné. Peut-être ai-je écrit quelque chose sur lui autrefois, une étude qu’une revue sérieuse a publiée à l’époque où j’avais l’illusion d’être moi-même un créateur : il faudrait supposer que j’aie fait éditer au même âge une ou deux minces plaquettes ; qu’un auteur célèbre, mort aujourd’hui mais moins oublié que mes vers, m’en ait complimenté dans une lettre ou m’ait reçu quelques minutes dans son bureau, à Paris ; et que ce tableau, je l’aie déjà scruté en ce lieu quand je travaillais à mon étude. Il y a un lac sous un ciel tumultueux avec à l’arrière-plan des sentiers, un château et un monastère en ruines avec son cimetière. La lumière est celle d’un crépuscule orageux qui met mal à l’aise. Des soldats sur l’un de ces sentiers. Trois femmes à cheval devant la herse du château, vêtues à la mode de l’ultime Renaissance. La végétation assez profuse autour de lac se raréfie à mesure que le relief s’élève. J’identifie des saules, des châtaigniers, une hêtraie que le vent secoue. Des gamins pêchent sur un rocher ou plongent malgré la menace de l’orage tandis qu’une barque dérive devant eux. Plus loin, des lavandières, un chien qui aboie, un moulin. Plus loin encore un groupe de cavaliers a fait halte et l’un d’eux désigne aux autres, d’un air surpris, une petite île au milieu du lac, boisée elle aussi, où un vieil homme à genoux paraît en oraison près d’une cabane. Cet orant, ce solitaire en haillons, négligeable à l’échelle du tableau, en serait donc le sujet principal ? On aperçoit aussi, sur l’ilot, un bizarre temple grec. Une lézarde déchire le fronton de marbre, de l’herbe pousse au pied d’une espèce d’autel. A demi cachée par une des colonnes, une jeune femme nue et à la pose lascive regarde l’ermite. Seule note fantastique dans un décor minutieusement, étonnamment réaliste, la jambe que la colonne ne dissimule pas s’achève en une patte griffue d’oiseau. C’est tout ce que je remarque ou dont je me souviens.

Ce tableau, aux dimensions modestes, obscurci par la fumée des cierges, ni par son thème ni par sa facture n’a rien d’exceptionnel. L’œuvre d’un petit-maître comme on en rencontrait tant alors. Mais l’ensemble, pour des raisons qui ne sont pas qu’esthétiques, m’intrigue suffisamment pour que je sois resté dans l’église si longtemps ou y sois revenu. On ne voit presque plus rien ; j’ai soudain conscience du froid nocturne ; il faut partir. D’ailleurs, dans mon dos, un raclement de pas, un bruit de clefs, un toussotement (du sacristain sans doute) m’indiquent qu’on va fermer les portes. Je me retrouve dans une salle d’auberge bien chauffée. Des moulures au plafond, des marques de fresques sur les murs rappellent un luxe défunt. Quelques paysans me jettent des regards méfiants, une gamine, par terre, joue avec une poupée de chiffons. J’ai commandé un repas simple, du vin : me nourrir quand je suis seul m’accable. Alors je bois plus que je ne mange. Un livre écorné est posé devant moi. L’essai d’un auteur allemand de l’époque romantique sur le Cinquecento dans la région. Où j’apprends que sur cette colline, jusqu’au cinquième siècle, était vénérée une divinité romaine dont le nom ne fait rien résonner en moi. La chaleur de la salle, la fatigue et le vin m’alourdissent, les deux vieillards (le mendiant et l’ermite) se confondent. J’ai besoin de respirer, je ressors prendre l’air.

 

 

Ah ! je ne suis plus en Italie du Nord mais dans les ruines d’une ancienne cité. Ce serait le soir, de nouveau. La forteresse sur son plateau rocheux est ceinte d’épaisses murailles à moitié effondrées. Une ville dans la plaine où la nuit s’allume, d’où montent des prières. Toute l’après-midi, sous un soleil implacable, j’ai déambulé parmi les vestiges qui surplombent l’agglomération moderne, sans que je puisse dire de quelle modernité il s’agit, ni de quel siècle ou de quelle décennie de ce siècle. Avant mon départ, à Paris, un ami m’a parlé de cette citadelle dont il a établi les plans pour l’Archeological Survey of India, de nombreuses années plus tôt. Un attroupement sur le bas-côté. Ce sont de jeunes comédiens d’une caste nomade de la région vivant de spectacles urbains ou villageois (acrobates ; singes savants ; funambules ; cracheurs de feu). Ils parlent une autre langue que celle de gens du coin qui les méprisent et les rejettent en les accusant de vol et de magie, et ils adorent d’autres dieux. Le gouvernement voudrait les sédentariser mais ils résistent. Un vieillard enturbanné, entre chaque numéro, quête avec humilité. Les badauds lancent quelques pièces, commentent, plaisantent : leur allure, leurs vêtements les rendent insituables. Les numéros à vrai dire donneraient plutôt envie de pleurer. Je ne bouge pas : le sourire d’un enfant m’a arrêté. Assis au bord du chemin poussiéreux, il joue d’un instrument à percussion au rythme obsédant. Il est sale, maladroitement costumé. Enturbanné lui aussi. Une dent absente. J’ignore pourquoi il me captive mais son sourire a suscité le mien, il n’y a plus que lui et moi et la ville en bas avec son vacarme confus. Je me demande soudain s’il s’agit bien d’un garçon : mon ami m’a expliqué (cette particularité à l’instant me revient, ou à l’instant je l’invente) que dans cette caste, jusqu’au seuil de l’adolescence, une coutume veut que les sexes échangent leurs habits, leur coiffure et leurs parures. Il faudrait donc imaginer que ces fillettes fardées sur la corde, aux bras en équilibre avec une sorte de jarre sur le sommet du crâne, sont des garçonnets ? Nous reculons, le petit musicien et moi, comme si le charme banal de cette musique rendait de plus en plus fragile la scène dont je suis l’acteur et le témoin. Les badauds sont partis, je m’en vais à mon tour, nous n’avons pas échangé une parole. Je sais que je ne le reverrai jamais et qu’en toute probabilité, étant donné mon âge, je ne reviendrai plus ici, mais ce sourire en a éveillé un autre : un bateau à moteur quitte avec lenteur l’embarcadère d’une île ou d’une presqu’île et gagne le large.

 

 

Pour la symétrie de cette prose, on doit admettre encore un cadre vespéral. Peu de monde dans ce bateau. J’y suis l’unique Européen. Un dernier soleil éclaire somptueusement le bras de mer, la lagune ou l’estuaire. Une petite plage, sur ma gauche, avec des pirogues, des filets rapiécés sur le sable. Des vagues atteignent le rivage puis se retirent comme si non, décidément, ça n’en valait pas la peine. En face, des détails d’une singulière précision me frappent. Des promeneurs sur la jetée, des mariniers sur des barges ; des toits et des corniches avec leurs jardins et, derrière, les lignes pures d’un minaret ; le quartier du port et la ville basse. Ah, gloire du soir ! tendresse des choses ! vain triomphe de la mort ! Un jeune homme d’une vingtaine d’années vêtu d’un jean troué et d’une chemisette chiffonnée mais avec un élégant foulard mauve autour du cou m’a rejoint sur mon banc. Il porte en bandoulière plusieurs tambours de forme allongée qu’il doit essayer de vendre aux touristes. Ses doigts très fins en tapotent un et composent un air qui m’est familier. Nous nous dévisageons avec hésitation : il est très beau – de cette beauté qu’ont certains garçons pauvres qu’une Grâce capricieuse a touchés et qui fera leur malheur, parfois. Je laisse chacun lui prêter les traits qu’il voudra. Ma main a pris la sienne, qui ne s’est pas défilée. Elan du désir. Je le sens troublé mais il ne dit rien. Une tumescence sous son pantalon me confirme ce trouble. Une sirène retentit. Le bateau accoste, d’autres passagers déjà embarquent, nous nous quittons sans un mot après un regard, un signe rapides. Le jeune homme au foulard mauve devant moi, parmi les voyageurs et les marchands, ne se retourne pas. L’agitation de la ville basse nous happe aussitôt : ce serait, cette fois-ci, un matin pluvieux.

J’arrive près d’une place où un café m’offre un refuge. Son décor Art Nouveau, les arcades et la fontaine baroques, les maisons aux balcons ouvragés, chacune plus ou moins de guingois, la double flèche d’une cathédrale, les affiches de propagande m’évoquent une capitale un peu ensommeillée d’Europe centrale ou orientale. Des passants se hâtent sur les trottoirs. Les tables et chaises de la terrasse ont été rentrées, un tramway passe en trépidant, les serveurs aux uniformes irréprochables, les rares clients s’expriment trop vite dans une langue que je maîtrise mal, apprise autrefois mais presque oubliée faute de pratique. Un homme de mon âge, très concentré, écrit en fumaillant. La déférence des larbins souligne son importance ; plusieurs feuillets raturés sont rangés avec soin devant lui. Sa physionomie ne m’est pas étrangère, il me semble avoir vu sa photo dans une revue, récemment, mais son nom m’échappe. La matinée puis l’après-midi avancent, le personnel s’active, la radio derrière le comptoir joue une rengaine patriotique. La pluie plus drue et le vent me dissuadent de ressortir. J’ai pris un livre dans ma serviette et j’en lis une page ou plutôt en mime la lecture. Un poète anglais que j’ai beaucoup admiré, jadis, sur les traces de qui je suis même allé dans le Surrey et à Rome mais qui aujourd’hui m’agace. Comme m’agacent ce cadre, cette ville, ces gestes componctionneux autour de moi, dont la finalité m’échappe. Un tumulte, des éclats de voix, le freinage d’un car de police attirent mon attention sur la place. Une silhouette frêle se débat en criant, maltraitée par la foule, puis est traînée par les flics (nouveaux coups) à l’intérieur du car. La distance et ma mauvaise vue m’interdisent toute certitude, mais il me semble avoir reconnu un adolescent au visage chafouin qui quémandait de l’autre côté de la chaussée, agenouillé sur un morceau de carton, et à qui j’ai donné un billet. Des yeux un peu perdus, un peu putains ont cherché les miens. La fourgonnette repart, plus personne ne manifeste d’intérêt pour l’incident. J’entends quelqu’un parler, avec une intonation de dédain (non pour les flics, mais pour l’interpellé), de « police politique », d’« éléments asociaux ».

 

 

Je rouvre mon livre. Peintres lombards, citadelles du Dekkan, ferries turcs ou malais. L’écrivain ou supposé écrivain s’est levé et se dirige vers la porte aux cuivres irréprochables, toujours accompagné des soumissions des larbins. Je me décide à le suivre. Il ne pleut plus, le vent s’est calmé, l’horloge de la cathédrale à la double flèche sonne le premier coup de six heures. Nous approchons d’un fleuve où rôdent déjà des ombres. La nuit s’allonge. J’y descends après lui.

@Patrick Lucian

 

 

 

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