Le Passe Muraille

Constellation Fourcade

Pour lire Vous m’avez fait chercher de Dominique Fourcade

par Francis Vladimir

« Un éblouissement qui n’aveugle pas je n’attends que ça de toi poésie »

Un livre somme. Un livre pour l’art. Un livre existence. Un livre interaction. Un livre présence. Un livre témoin. Un livre premier. Un livre composite, sans arrière-pensée autre que celle d’aller au bout d’une mise à bout indéfinie de bouts de poèmes qui jouent leur partition réflexive, et donnent au livre son mouvement, son amplitude, sa fluidité.

Un livre toutefois malgré et grâce à… Dominique Fourcade, à qui l’on doit, en 2020, en plein marasme pandémique – magdaléniennement – duquel on lira l’exergue choisie pour cette dérisoire tentative de rendre compte d’un livre-miroir, d’un livre-source, d’un livre-cascade, d’un livre-vie. Une rencontre a eu lieu avec les trois auteurs à la Maison de la poésie à Paris (30 novembre 2021), et après lecture de l’ouvrage, il n’ y avait rien à rajouter, ni aux intentions, ni au dévoilement d’un tel poème. Puis est venu, en sus, la lecture du livre antérieur et évoqué plus haut, à Vous m’avez fait chercher.

À l’éblouissement auquel s’accote Dominique Fourcade pour se et nous parler d’art et du monde, voilà que j’ai été travaillé ou remué ou ému…ou traversé, lecteur lambda, ignorant de la dynamique de son oeuvre, sauf que j’avais lu « le ciel pas d’angle » dont le titre seul m’assénait son acuité moderne et que m’était tendue, ainsi, une petite clé de compréhension avec laquelle, subrepticement, l’envie m’a pris de vous en toucher deux mots, deux tout petits mots . Avec Vous m’avez  fait chercher, voilà que nous arrive, lecteur, un livre des origines au travers duquel s’inscrit/s’écrit le livre des questions. « On peut l’avoir lu sans jamais avoir lu les livres dont il procède. »

Il y a donc ce petit dernier, le nouveau-né de la constellation Fourcade.  Poème démultiplié, multi faces, de doubles- pages en doubles-pages, et nous découvrons par le regard, la lecture et l’écoute, la mise à nu de toute une géologie du poème doublée d’une archéologie de la strate, des jalons de la mémoire. En préalable, texte d’ouverture, il y a le préambule libellule  -( « L’idée était de réunir des images qui donnent la résonance et comme la réverbération d’un monde, celui mis en jeu par une écriture qui va de Le ciel pas d’angle à magdaléniennement. »- Mise à plat et mise en page où se joue la densité d’un  livre charriant les raisons pour lesquelles, les trois complices remontent le courant, un peu comme les saumons, dans l’eau froide  de la rivière, pour frayer au lieu de leur naissance. C’est que D. Fourcade est plein de cette question des origines. Choix essentiel et cruel, qu’il a fait, et on apprend de lui l’attention et la passion qu’il porte, depuis, à la modernité. J’ai découvert en le lisant. Si j’ai cité magdaléniennement, c’est qu’il a agi en révélateur de Vous m’avez fait chercher, comme un cliché photographique se révèle en chambre noire. Ce premier/dernier livre distancie et rend proche de la composition, de l’agencement, des courbes, des brisées, des répons et des aplats du poème, chambre d’écho d’une   œuvre totale, de tous les éléments constitutifs de son étant au monde. 

Peut-être a-t-il été poussé dans ses retranchements par les bienveillants, Hadrien France-Lanord et Sophie Pailloux-Riggi, amoureux et respectueux ( admiratifs?) du travail plastique, élastique et dense que Dominique Fourcade opère sur la langue. «  Je travaille des situations dans la langue, des situations de langues. Cela donne des ensembles et des systèmes au sens de systèmes stellaires (PLS*) ».

Pour connaître la part de chacun, dans l’idée du livre, lisez-le ( n’y voyez aucune injonction… quoique) et dénichez les entretiens et propos croisés sur les tenants et les aboutissants de l’aventure. Qu’on dise, toutefois, que l’ouvrage déjoue la complexité de la poétique de Fourcade, les méandres et les fulgurances, les tâtonnements et les trouvailles que le texte  laisse entendre.  Les représentations graphiques, tableaux, textes, documents, unes de journaux, premières de couv’, statuettes, motifs, photographies, photos – extraits de films, tout un matériau en iconographies et en sonorités poétiques, soutenu par les légendes qui se sont imposées, et qui procède d’un choix discuté, commun et d’évidence. « Un mot encore de l’écriture : alors que nous venons de dire qu’elle n’avait pas sa place dans le livre, voici qu’elle réapparaît insomniaque elle aussi : elle est entrée sans frapper, pas sûre d’être la bienvenue, sous la forme d’un poème qui court de page en page comme un feston, pointe ici ou là tel un furet. En vérité ce poème en italique est à peine de l’écriture… » Et au mitan du livre, à gué, «  Enfin a été écrite une cantate, aussi compacte que le poème feston ne l’est pas, on pardonnera l’emprunt de ce mot à la grande musique à laquelle elle ne saurait se comparer, une cantate sans choeur, cependant il y a plusieurs voix en une, pour dire la traversée de l’époque par quelqu’un. » Cantate pour François et Gérard. «  La solitude n’est pas la condition du poème, la condition du poème naît d’un rapport de nécessité qui va du non-être à l’être et peut à tout instant s’inverser. »

« il n’y aura eu qu’un siècle, le vingtième ses convois terribles, les autres avant et depuis ont fait semblant d’en être un mais ont été aspirés par son horreur »… Charlotte Delbo, Robert Antelme, Primo Levi, Kertész Imre… Désastre avéré, engloutissement,  jamais loin dans ce qu’écrit le poète,  de son état d’épuisement, le livre fini, épuisement de lui-même et épuisement dans la forme et le dire de «  l’âme des mots » pour que la langue dépose les armes, enfin, non pas vaincue mais exténuée d’elle-même.   Si D. Fourcade se dit appartenir au  seul XXème siècle, « un lasso ( de solitude) », il y réchappe et s’en échappe par l’humour, ( … et ta sœur, elle est présocratique ?…) et Vous m’avez fait chercher est ainsi un clin d’oeil facétieux à cette même langue car on croit entendre répondre le poète «  – Et bien me voilà ! ». Car c’est bien D. Fourcade qui emplit de sa présence les pages du livre. Au galop et en résonance avec son siècle, pour ce qu’il nous en dit, en pointillé, en filigrane et sauts de pages. Dans la suite logique où s’inscrit, en grande part, le siècle millésimé 21, là où nous en sommes, il ne joue pas moins, avec ardeur poétique, en humanité et en proximité, en rappel sur la falaise de la vie,  les prolongations comme il le faisait tout jeune, au foot, au Racing Club de France, et, aujourd’hui, dans la peau du plus vieux footballeur du monde (voir les deux photos en début et  fin de livre). 

Chez lui, forme et son ne se dissocient pas,- paysage du poème et musique du poème -, la platitude de la page se fait alors peau de tambour, pour transmettre en une infinité de signaux ce vers quoi ses textes tentent de se hisser, de le hisser et donc de nous hisser. «  Tu sais que c’est vaste la poésie. En effet, tout ce qui, pour quoi que ce soit, est responsable du passage du non-être à l’être, voilà la poésie – si bien que toutes les œuvres des arts et des métiers sont poésies, et tous ceux qui les produisent poètes. »  Le livre  procède incessamment  en une mise en lumière de  ce qui valide la trajectoire de la tentation poétique, tentative exposée aux autres et pari intime, pour soi,  et les points d’ancrage du poème, dans le déroulé et la musicalité, dans l’espace-temps qui œuvre dans les pages, devient rétrospective de ce qui, chez le poète, le compose, le soutient et le nourrit. Le révèle, en lui et hors-lui, l’assignant au poème sans fin.

La poésie pariétale de Dominique Fourcade ouvre, de la souffrance à la perte, si près de lui, vastes et secrètes, vers le grand large, l’océan vivifiant de la langue, sur l’Amérique, la peinture ( Giovanni Bellini, Nicolas Poussin, Paul Cézanne, Henri Matisse, Édouard Manet, Edgard Degas, Simon Hontaï, Jakson Pollock…) , la danse ( Merce Cunningham, Dominique Mercy, Pina Baush), le chant ( Aretha Franklin, Alain Bashung…), la musique ( Beethoven…), l’art rupestre, les statuettes millénaires, la sculpture ( Anthony Caro…), la poésie ( Friedrich Höderling, Marina Tsvétaîeva, Rainer Maria Rilke, Emilie Dickinson, René Char, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé…), le roman ( Boris Pasternak, Marcel Proust…), le cinéma (Jean-Luc Godard, Robert Mitchum, Lauren Bacall et Humphrey Bogart, Louis Jouvet, Jean-Paul Belmondo…), avec en prime, nommément, le vol du référent magdalénien. 

Il y a fort longtemps, des hommes ont été traversés, par le geste fécond, le geste premier par lequel l’oeuvre d’art advient et se transmet pour nous atteindre. «  Seul l’art est à même de dire la vérité sur quelque chose » (PLS*).Cette nuit du temps qui, derrière nous, pourrait être gouffre est en réalité, au-devant de nous, une roche, un mur à escalader encore et encore. Cette verticalité, cette prise en main d’une paroi, rugueuse, anfractueuse, le passage du passé émergeant au présent, en une geste éprouvante et exaltante, fait oeuvre-poème, que D. Fourcade  et ses accompagnants convoquent dans le livre, en son vertige ascensionnel.  Et, de fait, nous la confie. En ces temps périmés et désolés où nous nous rencontrons masqués, prêtons l’oreille, «  Rien de tout cela ne m’est à proprement parler imposé, il faut se mettre en état d’écoutes, d’échanges et de noces à tout instant. Vous parlez de masque – non, il me semble plutôt que dans l’écriture je me démasque. Plus directement dit, l’écriture me démasque, et en même temps me dévoile. Pour ces deux raisons ( mais pas seulement pour ces deux raisons) je voue à l’écriture une immense reconnaissance » ( PLS*)

Francis Vladimir, le 07 décembre 2021

* Le lecteur lambda croit avoir compris que les coauteurs de Vous m’avez fait chercher,  Dominique Fourcade – Hadrien France-Lanord et Sophie Pailloux-Riggi, se déclarent solidairement responsables du livre qu’il a eu entre les mains. L’idée à la source, le déroulé, le choix des documents, les vis à vis des doubles pages, sont le fruit de leurs réflexions, de leurs recherches et  accords communs, de leur complicités et connivences. À sa connaissance il n’y a pas eu de désaccords majeurs. Les textes sont, tout de même, de Dominique F. Les deux index personnels, courts et insolites, en fin de livre, ordonnés par Hadrien. F-L et Sophie  P-R, nous éclairent sur son écriture. On notera aussi que la reproduction de nombre de tableaux est due à Hadrien.F-L

*PLS Dans le numéro 3 d’avril 2013 de la revue Place de la Sorbonne ( revue internationale de poésie de Paris Sorbonne), Eva Almassy et Laurent Fourcaut ont réalisé un entretien passionnant avec Dominique Fourcade. Je me suis autorisé à en butiner trois citations qui m’ont aidé pour la lecture et l’accroche fragmentée et fragmentaire de Vous m’avez fait chercher et postérieurement de magdaléniennement. 

F.V.

Dominique Fourcade – Hadrien France-Lanord et Sophie Pailloux-Riggi. Chez P.O.L ,novembre 2021, 280 p. 

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