Le Passe Muraille

Combats contre l’ange déchu

 

De la survie incarnée de Bernanos, contre Satan et les robots,

par Gérard Joulié

Bernanos n’est pas mort. Sa parole résonne encore parmi nous. Il a su porter à la perfection la technique que Bloy pratiquait avant lui. Un même besoin de beauté, de noblesse, de spiritualité, une même indignation contre le monde matérialiste et vil s’exprime chez ces deux chrétiens par des bouillonnements analogues. Mais que de différences pourtant ! Bloy s’en prend à tous les pouvoirs constitués, même ceux de l’Eglise, pour faire place nette afin que triomphe cet Esprit saint ineffable et enflammé dont il se sent animé. Sur le même ton, Bernanos chante un air différent. Trois étoiles brillent dans son firmament: l’honneur, la sainteté et l’esprit d’enfance avec sa capacité de rêve infinie, et dont il écrivait: «Le cœur du monde bat toujours. L’enfance est ce cœur. N’était ce doux scandale de l’enfance, l’avarice et la ruse eussent tari la terre. La pauvre planète en dépit de ses chimistes et de ses ingénieurs ne serait qu’un os blanchi à travers l’espace.»

Chaque âme a son signe distinctif, sa tragédie, qui marque sa vie, son douloureux secret. La marque de l’âme de Bernanos, son génie, c’est le risque. Il ne se croit jamais assez exposé. Et s’il est si attaché à la pauvreté, à l’esprit d’honneur et d’enfance des Béatitudes, c’est parce qu’il voyait en eux la constante immanence du risque.

Cependant une nature si riche n’échappait pas à la loi des contraires. Il ne cessa de sentir la mort, de la percevoir et de la redouter. Elle veillait à ses côtés. Même aux heures où l’exubérance de sa nature lui permettait de l’oublier, un frisson courait en lui, et ce frisson, aux heures de fatigue, devenait une angoisse intolérable. Cela même ne suffisait pas. Au profond de son âme, tapi dans l’ombre et revêtu de terreur, un autre visiteur menait sa sarabande. Satan, le noir Satan que Bloy imaginait comme une hypostase de l’Esprit saint, le caracolant prince des Ténèbres auquel Barbey d’Aurevilly empruntait parfois son coursier, ce seigneur botté entouré d’éclairs et de ricanements, obsédait aussi la conscience de Bernanos.

Chez Bernanos et ses personnages, pourtant, le diable est un compagnon de tous les jours, l’ennemi de chaque minute et de toutes les occasions: ce docteur en désespoir acharné à perdre les âmes.

«L’âge n’apporte aucune sérénité, aucune paix, écrit Bernanos, mais seulement une lucidité farouche, reflet de l’enfer. Qui s’est une fois livré ne sera jamais plus libre et défendra jusqu’au bout son âme. Je ne sais par combien de diables je suis éprouvé, mais ils ne me laisseront aucun repos, et la mort m’arrachera de leurs mains tout écumant.»

Combien de lecteurs, combien ont alors compris et combien comprennent aujourd’hui que pour Bernanos le monde, ce monde où nous vivons, est une comédie jouée par le Diable qui tire les ficelles et où Dieu n’intervient que de loin en loin, par un miracle. Bien peu, comme Bernanos, pensent que Satan est partout. «L’air que nous respirons depuis notre premier cri n’est pas pur, non il n’est pas pur.»

Cette vision ne cessa de hanter Bernanos. Bernanos est un survivant, le fantôme de la défunte chrétienté, l’homme qui, connaissant la haute grammaire du catholicisme, fonde tout son univers sur le dogme de la communion des saints et de la réversibilité des mérites. C’est là sa solitude et le secret douloureux de sa mission.

Ses derniers écrits, ses écrits polémiques, ses écrits de combat, sont hantés par ce cri terrifié. La chrétienté est morte, les âmes sont mortes, et la grande langue chrétienne n’est plus parlée. Il n’y a plus de chrétienté, il n’y a plus d’hommes de chrétienté, même s’il y a encore des croyants, même s’il y a encore une Eglise. Car si la grâce peut dans le temps d’un éclair faire d’un homme quelconque un chrétien et un croyant, pour faire un homme de chrétienté, pour faire une nation chrétienne, il faut le labeur des siècles.

L’image du monde que trace Bernanos est une vision plutôt qu’une description. Elle n’en est pas moins vraie. Le monde moderne est antichrétien. La loi du monde moderne est l’inversion démoniaque du mystère de l’incarnation. Selon Bernanos le mot clé de l’évolution du monde moderne est «désincarnation» et son matérialisme avoué est un affreux reniement. Il définissait exactement le monde de la technique, dans son pamphlet La France contre les robots, quand il le désignait par l’image empruntée à Rimbaud, du «siècle à mains», des mains libérées de l’homme et œuvrant hors de toute liberté et de toute responsabilité. Et il voyait planer des catastrophes d’autant plus effroyables qu’elles devaient se produire dans le vase clos du laboratoire et de la technique. «Un univers sans Dieu, écrivait Bernanos, ne tarde pas à devenir un univers sans hommes, révélation tragique de la mystérieuse solidarité entre l’homme et Dieu.»

Le romancier du Soleil de Satan a porté toute sa vie le poids de cette chaîne-là – celle où la communion des saints tout entière s’inverserait en une communion de damnés – la tirant à lui comme d’une force de désespéré, comme s’il avait été le seul, à la face du ciel, à crisper ses mains sur le dernier chaînon au bord de l’abîme, et conscient que s’il lâchait prise il glissait lui-même au gouffre avec la chaîne fatale. Sous cette lumière terrible, la «démission de la France» est le nom de l’enfer même à l’égard du destin de sa patrie. C’est là, face à la vie éternelle, que se rejoignent les deux parties de l’œuvre bernanosienne: les romans de la damnation et les livres politiques. Car il n’y a pas deux enfers, comme l’a écrit André Rousseaux, mais un seul et c’est le même pour les enfants de l’Eglise et pour les fils de France quand ils s’enfoncent dans le même péché, le péché de démission, celui des âmes mortes à leur vocation chrétienne, le crime de lâcheté qui cède à la mort éternelle.

«La ruine de l’ordre de l’Amour, écrit Bernanos, suscite un ordre du monde de la haine, dont la haine de soi est la racine, et dont l’origine se perd dans le «mystère d’iniquité». Pour nous chrétiens, nous croyons que cette haine suscite une autre haine, mille fois plus profonde, mille fois plus lucide, celle de l’Esprit indicible qui fut le plus rayonnant des Astres de l’Abîme, et qui ne nous pardonnera jamais sa chute immense.»

G. J.

Georges Bernanos, Essais et Ecrits de Combat. Contient: Lettre aux Anglais, Le Chemin de la Croix-des-Ames, Textes non rassemblés par Bernanos 1938-1945, La France contre les robots, Français si vous saviez…, La Liberté pour quoi faire ? Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1996, 1953 p.

(Le Passe-Muraille, No 26, Octobre 1996)

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