Le Passe Muraille

Chef de mer

J’irai debout sur quelque barque pontée, avec sabre et tricorne. D’abord le long de la Seine qui va son chemin vers l’Ouest sans regret, bien au contraire — gauloise, romaine, royale, impériale, républicaine, toujours la même. L’Eure, ensuite, paisible et sans manière, jusqu’au ru au bord duquel j’allais me cacher enfant pour le plaisir du secret. C’est un ruisselet clair et bavard avec un fond de pierres plates et des gués faciles qui mènent tous à un pré à vaches.

Le ru, c’est son nom, coulait à quelques mètres de la maison de Simone et Luc-Marie Bayle où je venais l’été en vacances. Anne-Hilarion de Tourville était de loin mon préféré de ces chefs de mer dont Jean Raynaud avait raconté l’histoire dans un livre illustré par Luc-Marie. Perruqué, vénitien de cœur, marin improbable, Anne-Hilarion n’avait dans son dessin ni la morgue de Suffren ni le sérieux de Guépratte. Luc-Marie m’a drôlement croqué en gentilhomme — à terre, en quoi il avait raison puisque la mer me fait peur. Je resterai donc volontiers sur ma barque, bien suffisante pour les fleuves susnommés, accosterai le ru bordé comme qui dirait d’un large quai d’herbes folles.

J’aviserai le coffre auquel j’ai droit—plein, qui pourait en douter ? d’un précieux trésor. C’est tout à fait comme si je restais dans mon lit à une place au premier étage de la maison de Simone et Luc-Marie. Je suis voué à l’insouciance dans cette chambre mansardée, promis à la langueur, rassuré qu’on s’agite au rez-de-chaussée à préparer quelque surprise domestique qu’il faudra accepter de bonne grâce avec les manières qui conviennent.

Comme dans le poème de Mervin Suckbottle qui sert d’incipit à son Histoire surnaturelle des oranges, je pourrais dire :

                                 Si j’étais chef de mer, j’irai demain dès l’aube

                                 Gréer le beau divan qui reçoit mon repos

                                 Je partirai content d’aller à la maraude

                                 Pêcher nonchalamment de riches oripeaux.

Cela me va, je n’irai pas chercher plus loin. En bas, au rez-de-chaussée, dans cette maison où je reçois mon exemplaire de Chefs de mer avec sa dédicace drôle et perspicace, se trouvent d’autres témoins de vies maritimes fantasques et dangereuses. Des coquilles nacrées à hélices, rosées au fond, abandonnées sur les tables où elles servent de cendrier, des nautiles, des colliers de coquillages pendus à un perroquet en bois de rose, des paréos légers à nouer autour du cou, qui tombent des épaules aux genoux pour Simone et ses filles, un drôle de tableau accroché dans un angle, fait avec de la paille tressée dont la couleur d’or prend la lumière de biais. C’est comme si le Pacifique s’était fâché et qu’une vague immense s’était abattue sur Houlbec-Cocherel, abandonnant derrière elle ces souvenirs de Tahiti et des Marquises, trésors devenus normands par la force de l’habitude.

 

On m’attend au salon. Je descends par le grand escalier qui y mène directement sans palier intermédiaire, sans préface ni préambule, comme on descend à la plage. On devine déjà à mi-chemin, derrière ses portes-fenêtres à petits carreaux, les rangées de pois de senteur, les parterres de pensées et de myosotis du jardin. Leurs noms me séduisaient, enfant, plus encore que leurs formes et leurs couleurs. C’est pareil ce jour-là, pareil avec coquille et nautile. Comme les mots n’ont eu de cesse de faire leur travail là-haut dans ma chambre, Tahiti tout entière prend d’un coup d’un seul l’odeur du lait caillé et du foin remisé. Voilà en bas des marches, au soleil encore pâle d’une matinée normande, les longues jambes bronzées des trois filles Bayle, les dents merveilleuses de Simone qui sourit sans cesse, le regard faussement solennel et désobéissant de Luc-Marie qui me tend Chefs de Mer comme si nous avions tous échoué aux Marquises.

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