Le Passe Muraille

La vie vue comme d’un ciel profond

 

À découvrir: le nouveau roman de Jacques-François Piquet, Dérobé à la terre, en quête de vérités intimes…

par Francis Vladimir 

 

Jacques-François Piquet

Voilà que j’achève de lire le texte de JFP. En cette heure avancée de la nuit je m’assigne la tâche que tout lecteur veut bien se donner lorsqu’il reste traversé par les sensations et de lecture et d’émotion. De par son titre seul le roman se dérobe à toute analyse pointilleuse, il nous emmène vers les hautes couches d’une atmosphère, celle de l’avion et celle du récit. À sa juste place l’auteur se donne celle du récitant, celui par lequel l’histoire du fils de Madeleine Icart va nous être contée à la manière de JFP et cette manière-là convenons-en est celle d’un véritable auteur qui sait que tout être romanesque se révèle plus par pointillisme du peintre que par l’artillerie lourde d’un réalisme sans failles.

Avec un tel texte on se sent emporté en des zones de turbulences qui reviennent par vagues et appels d’air avec cette présence rappelée à tout bout de champ de l’avion qui survole la maison et le terrain d’enfance du protagoniste de l’histoire qui nous est présenté et raconté par un tu d’interpellation que l’auteur tient du début à la fin du roman. Ainsi va-t-on le suivre dans son retour non calculé en la maison de la mère, après qu’il aura été mis sur la touche, viré comme un malpropre, en un petit quart d’heure, de son entreprise. De cet état de sidération, de vide, va naître, dès les premières pages, le ressenti et l’approche du héros qui s’applique à reprendre en main un lieu quasi abandonné, des pièces surchargées, un jardin aux herbes folles avec sa gloriette abîmée et un appentis en tout aussi mauvais état. De cette décision de venir vivre dans la maison à l’œil de bœuf qui fut la sienne jeune garçon et aussi celle de Puck, le chat roux qui fut son compagnon, se tisse une atmosphère d’étrangeté où le réel le dispute aux brumes du rêve sans que jamais le lecteur n’éprouve la sensation d’être en demeure de deviner là où se situe l’histoire contée, sans que jamais aussi l’un l’emporte sur l’autre.

« Le premier avion survole la maison avant le lever du jour et c’est comme un soulagement… Non sans mal en t’empêtrant dans les ronces, tu as pu atteindre l’appentis et en sortir une brouette avec dedans un râteau, cisailles et sécateur. Le manque d’habitude et d’endurance t’oblige à de fréquentes pauses : à chaque chargement de déchets mis en tas près de l’appentis, tu souffles un moment, assis sur un empilement de bûches. Lors d’une de ces pauses, toi dos voûté, tête entre les paumes, un avion te survole juste à l’aplomb et tu imagines qu’un des passagers, front collé au hublot, te voit dans le jardin à peine plus gros qu’un scarabée. L’image se prolonge dans ton esprit en te montrant renversé sur le dos, agitant bras et jambes en signe de détresse… »

Serrant son propos sur le lieu de vie d’une maison qui retrouve, après la mort de la mère en EPAHD, du moins le suppose-t-on, les souvenirs pour mieux s’en défaire, toutes ces choses là qui restent sur les bras pour ceux qui survivent, le linge, les vêtements, les photographies, les courriers, le violon cassé, les meubles… et desquelles il faut s’alléger et c’est ce que fera le protagoniste de l’histoire qui restera cantonné au tu qui le désigne, en faisant appel à une femme, forte de taille et de chair, originaire du Bénin, Angélique Mawolè, et à un déjà vieil homme, Marcellin/Marcel. L’une prenant en main la maison, triant, regroupant, et débarrassant la maison des oripeaux et du poids du passé, l’autre jardinant, désherbant, nettoyant la forêt vierge du jardin.

« À l’heure convenue, on toque à la porte. Angélique Mawolè fait son entrée en crinière vêtue d’une ample robe bigarrée qui bâille à la poitrine et aux aisselles : elle ne t’en paraît que plus volumineuse. Tu la salues Madame elle rectifie Mademoiselle en éclatant de rire, puis te prie d’user de son prénom, ce serait tellement plus simple. Quand tu lui montres la chambre de ta mère en ouvrant au hasard quelques tiroirs et portes des armoires, commodes et autres meubles qui l’encombrent, elle émet un long soupir, presque un sifflement, avant d’en conclure que Rome ne s’est pas faite en un jour. Tu la rassures, rien ne presse, un peu chaque semaine, l’essentiel et de s’y atteler, après… ».

À ce trio constitué joignons une très vieille femme, Léontine, vigie lointaine des temps enfuis, du père de sang et du père nourricier, et d’un présent erratique autour d’une vieille mare qui a eu son secret et en garde un nouveau. À ce décor qu’on pourrait croire champêtre vient se greffer la présence constante des bruits d’avion qui survolent l’espace sacré du roman un peu comme le tatami délimite l’espace de jeu sur lequel seuls les codes ont droit de cité. Et le roman de JFP s’il répond à la structure romanesque ne s’affranchit pas moins de tout ce qui le ferait trop aisément reconnaître comme roman par les éléments multiples et divers que tout romancier sait mettre et en bouche et en lignes de mots.

Précisons que l’auteur nous embarque dans sa vision onirique d’une histoire qui mêle le passé à un présent dont on sent bien qu’il est à lui seul porteur de tout ce qui est dévastateur dans une petite vie d’homme. Car c’est de cela qu’il s’agit, comment conter la vie d’un homme qui aura refusé de grandir et en sa tête et en sa propre vie, soit un homme ligoté par ses instincts de peur, de vide, de surveillance constante sur ce qu’il fait ou ne fait pas, sous l’œil de son propre Caïn rivé au hublot de l’avion qui constamment semble devoir passer et repasser dans le couloir aérien qui surplombe la maison familiale. Constante présence des bruits qui interrogent et le lecteur et le protagoniste de l’histoire jusqu’à cette nuit où la tragédie se noue, confrontant le fils de Madeleine Icart à la réalité sordide faite aux migrants, cauchemar d’une nuit qu’il transforme en délire, pour fuir toujours le réel de sa vie.

On ne peut en dire plus sans dévoiler ce qui fait l’essence de l’écriture, et souligner, la stylistique de la phrase qui est celle de JFP. Phrases courtes, énonçant sobrement donnant ainsi au récit sa résonance intérieure de sorte que les mots par l’affinité même dont ils sont porteurs pour dire les lieux, le décor, les personnages du roman, le passé encroué au présent, nous deviennent familiers, dans un accompagnement fluide d’une histoire qui se révèle à elle-même en sa toute fin, comme si l’auteur ménageait en sa conscience sa claire volonté de ne jamais obscurcir mais démêler, démêler, mettre à part les menus détails du réel pour atteindre à l’essentiel, sa faculté à partager cette histoire, sans autre ambition que celle d’être dans une proximité consentie. Avec cette manière-là de naviguer d’un point à un autre pour toujours revenir au nœud gordien de son affaire, celle qu’il a décidé de faire partager au lecteur qui consent toujours à recevoir le drame d’une histoire comme en écho à sa vie.

De cet ajustement qui se fait entre écrivain et lecteur naît le champ des possibles que tout livre intelligent et sensible dévoile et c’est dans ce dévoilement, dans cette façon d’écrire l’histoire en palpant puis dénudant les sentiments du lecteur qui, s’il se laisse faire ou se laisse dériver, n’en est pas moins maître de sa lecture, de sa manière à lui d’interférer dans le cours de l’histoire racontée, par ses propres attentes et ses propres peurs mais aussi par son aptitude à insuffler au récit sa propre cadence du réel, sa respiration des mots lus, ses propres totems et ses propres grigris. Car il y a sans aucun doute, dans ce livre-là, une histoire de grigris qui se dérobent et qui, de par une simple perle, ouvrent la coque d’une destinée, celle de notre héros, non pour énoncer son humanité mais pour cesser de la réduire, pour que sa vie qu’il aura de son seul fait, défaite, vidée de sa substance essentielle qui pourrait être celle de rester debout, de combattre l’adversité, de cesser de s’en tenir aux seuls aléas de l’existence, redevienne le temps d’une simple décision, un instant accompli.

« Maintenant tu es assis à l’entrée de la véranda et tu regardes les oiseaux qui vont viennent boivent et se baignent dans la vasque, parmi lesquels un rouge-gorge que tu crois reconnaître, dont tu voudrais penser qu’il t’a retrouvé, conscient en ton for intérieur qu’il n’en est rien, que cela ne peut-être . Toujours est-il, à un certain moment, alors que ça bouge éclabousse et gazouille autour de lui, tu le vois se figer sur le bord de la vasque et tourner la tête vers toi, de cela tu es sûr, il te regarde et ça dure, un avion passe dont le vacarme ne l’effarouche en rien, il te regarde, puis ouvre le bec et émet une série d’un même son aigu et bref, comme un seul mot répété à ton adresse, peut-être un simple merci pour l’avoir nourri autrefois, peut-être un autre message – l’instant d’après, il a disparu ».

Et que cet instant mène à l’ultime traversée, au grand voyage, à la léthargie refuge, n’en est pas moins emblématique de ce que la vie au préalable aura tenté de faire échouer, finalement, en vain. Lorsque la peur s’enfuit, que l’homme diminué de lui-même se convainc qu’il peut atteindre à sa liberté, reprendre confiance loin des fantômes du passé et d’un présent irrésolu, alors peut advenir ce pour quoi nous naissons au monde, l’intime conviction d’être présents à nous-mêmes, contre vents et marées.

Cette littérature de l’intime, loin de toute esbroufe, atteint nommément à une vérité profonde dont seuls, ceux qui gardent les yeux ouverts sur leur propre vie, sauront en sentir le souffle et l’apaisement.

F.V.

Jacques-François Piquet. Dérobé à la terre. Bérénice Éditions Nouvelles, 2026, 200p.

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