Le Passe Muraille

La vie aux Oiseaux

(Ragots de quartier, et autres pointes rosses)

par JLK

Monsieur Muller lave son Opel Rekord le samedi

 

D’aucuns ont parlé de lui comme d’un libre-penseur et plus tard d’un type menant une double vie à l’insu du voisinage, mais imaginer que Monsieur Muller puisse laver sa voiture un dimanche, ça non.
Monsieur Muller votait-il ? Nul n’en avait la moindre idée, même pas moi durant ma brève période communiste. Il se disait (les femmes à l’épicerie du quartier) que son épouse Monique n’avait pas désiré leur fils aîné, qui s’est jeté sous le train plus tard, mais ce que lui-même en pensait restait sous le couvercle de la marmite, selon l’expression de son voisin Maillefer, sauf pour moi qui savait que son père refusait à Philippe le droit de laver l’Opel Rekord à cause de son penchant, et moins encore le modèle Kapitän qui a suivi avec la promotion de Monsieur Muller au titre de fondé de pouvoir de sa banque.
Lorsque Philippe s’est jeté sous le train, sa mère a fait remarquer à la nôtre, par-dessus la haie séparant nos jardins, qu’elle n’avait jamais pensé que cette petite nature aurait le courage d’aller jusque-là, mais à l’époque Monsieur Muller semblait occupé ailleurs même le samedi, et tout avait bien changé dans le quartier que j’avais probablement déjà quitté, pour autant que je me souvienne…

Madame Duflon reçoit l’après-midi

 

L’ouvrier restera toujours l’ouvrier, disait-on dans le quartier, où l’employé était la norme, avec deux fondés de pouvoir qui auraient pu viser plus haut que nos lotissements subventionnés typiques de l’apès-guerre, mais d’ouvrier nous n’en savions qu’un seul et ça se voyait au survêtement gris marqué de la lettre Z (on savait qu’il travaillait aux ateliers mécaniques Zorn) qu’il portait le soir et même les dimanches sans se départir de son air buté, ou plus exactement rebutant, Duflon ne parlant à vrai dire à personne d’autre qu’aux habitués du Café du Mouton jouxtant les ateliers où il venait de passer contremaître au dam de son rival l’Italien Marti.
« Il n’a pourtant pas de quoi faire le fier », disait-on à propos de sa façon de se détourner même sans être salué, mais le jugement s’atténuait avec un semblant de compassion à l’évocation sous-entendue que résumait l’expression « avec ce qui l’attend chez lui », et là je ne vous dis pas l’odeur de soupe tiède et la vision de Madame Duflon en robe de chambre de pilou bleu pâle, avant et après qu’elle avait reçu…
Car Madame Duflon recevait. Personne n’en savait plus, les voisines les plus futées ignoraient combien elle prenait – on disait jusqu’à des cent francs tu te rends compte, mais sans la moindre preuve -,et tout ça ne faisait pas que le fils et la fille Duflon, treize et onze ans, fussent mieux allurés en matière de vêtements et de souliers, et surtout moins fuyants, comme le père.
Quant à Verge d’or, notre facteur bicandier, il avait dit une fois que du quartier seule la maison des Duflon était mal habitée, jusqu’au jour où il s’y était attardé en fin de matinée…

À l’ombre des pétales

 

La toute vieille Eulalie Coton a les pieds secs, les pieds blancs, les pieds froids.

Le jeune Docteur Plastron, d’une voix aussi blanche que son caleçon, lui prend les mains et lui explique en douceur qu’on va lui couper ses pieds pourris si elle est d’accord , mais la toute vieille se rebiffe car elle tient à ses pieds morts et montre ses griffes au gamin.

Et de lancer au carabin: «Fiston, sans pieds comment voulez-vous que je foule encore l’ombre des pétales, et qu’en serait-il donc , même pourri, d’un monde sans poésie ? »

Or on le sait trop peu aux Oiseaux : que la Poésie aura résumé pour ainsi dire la destinée de la grabataire, au motif que Les Ormeaux fleuris, avant le placement d’Eulalie plus que nonagénaire à l’Institut médico-social Au clair matin par ses descendants indirects, et la vente de la maison constituant l’ornement hors d’âge du quartier en style Art Nouveau classé, ont relevé longtemps du haut-lieu de conservation musicale (avec le Quatuor mémorable dont elle était l’alto et parfois la flûte) et les rendez-vous littéraires illustrés par ses Groupages Vespéraux de poètes et de conteurs – tout cela ayant marqué ce qu’on pourrait dire le passé glorieux du quartier à vrai dire ignoré des actuels habitants.

Autant dire qu’en amputant Eulalie Coton l’on eût coupé définitivement les derniers rameaux de mémoire du quartier, mais l’ironie de la vie veut que la Dame en noir ait réglé le sort de la ronchonneuse l’autre soir sans que personne aux Oiseaux n’en soit avisé, n’était le jeune Gaétan son dernier soignant, slameur à ses heures…

 

Différent

(en mémoire de P.-A. de M.)

La cravate lavallière à rubans de soie vieux rouge, en joli contraste avec le noir côtelé de son costume bohème chic, ne laissa de faire sourciller Père quand son fils Pierre-Marie, ce matin-là, se présenta à lui qui prenait son premier café matinal en compagnie de Mother, mais le vénérable prof s’interdit toute remarque sur ce qu’il y avait à ses yeux de par trop maniéré dans cette tenue, toujours inquiet des réactions vives de son épouse à tout ce qui froissait ou risquait de peinaer son fils préféré à l’extrême sensibilité de poète, d’ailleurs accordée au fait qu’il écrivait bel et bien des poèmes, certes moqués et même persiflés par ses persécuteurs du Collège, mais que Père lui-même avait reconnus en leur pureté de cœur et leur profondeur de pensée, dans l’indéniable lignée lyrique des plus estimables noms du canton.

La Revue des Lettres, dont le dernier exemplaire paru figurait à tout coup sur le présentoir de la Salle des Maîtres, rappelait d’ailleurs à ses collègues l’estime partagée que suscitaient les poèmes de Pierre-Marie, et l’on fermerait donc les yeux sur la cravate western en espérant que le garçon s’en tiendrait là en son ostentation de dandysme déjà raillée dans le quartier (la démarche un peu guindée du jeune homme, remarqué aussi pour sa façon de tenir son parapluie comme un cierge dans les processions)…

« Vous ne me tiendrez point rigueur de me sentir différent », avait dit Pierre-Marie à Mother au tournant déjà de ses douze ans, donc avant les poèmes, quand il passait le plus clair de son temps à lire les aventures d’Ulysse et ses forbans, dont Père était LE spécialiste du Collège – Pierre-Marie donc à l’écart des autres jeunes gens du quartier, n’était celui qu’il appelait (déjà !) l’Enfant mystérieux, seulement dix ans et lui aussi solitaire, dont il se disait lui-même l’Ami secret…

Et le frère aîné là-dedans ? Comme les autres, mais jamais pour les suivre sur la voie de la ressemblance la pire qui ne donne du galon qu’au Mesquin, ce démon de l’informe et de l’envie de rien.

Que tu les appelles De Mestral ou Mestral revient en somme au même, convient un passant neutre qui ne voit dans l’aristocratie que la part naturelle. Baptiste l’aîné, ingénieur des forêts écrasé par un arbre à 33 ans, Pierre-Marie lui aussi trop tôt disparu ou leur père le prof de grec & latin regretté, auteur d’une grammaire oubliée avec l’enseignement éponyme – Mother on n’en parle même pas par surcroît de respect -, tous ils sont alignés aujourd’hui au cimetière de l’autre bout de la ville, mais les trois recueils parus du poète ont bel et bien quelque chose d’autre qu’on ne saurait dire et qui résiste au Temps…

Louche

Déjà qu’il ne quittait jamais, sorti de l’Hôpital cantonal où il était employé, sa blouse blanche d’une propreté par ailleurs douteuse à ce qu’on pouvait en voir, faisait que d’aucuns, ou plus précisément d’aucunes, quand il remontait à pied la route d’en haut et regagnait la Tour B où il avait son studio – ne manquaient de se poser des questions, qu’il fût seul ou accompagné.

Et qu’il fût seul aussi, déjà, se remarquait, rien qu’à sa façon presque furtive de l’être, un peu comme s’il s’excusait ou comme s’il se gênait de ne pas être accompagné, mais le fait d’être accompagné   n’arrangeait pas son affaire, et c’est peu dire, vu ce qu’on voyait et ce qui se disait, notamment au salon Boucle d’Or de Carmen où tout se répétait et à la cafète du Centre Com aux habituées très loquaces et coriaces des fins de matinées.

Ce qu’on voyait de l’Infirmier quand il apparaissait au coin du reste de petit bois qu’il y avait encore là à l’époque, après le virage d’en bas de la route d’en haut, c’était donc un personnage seul au faciès peu remarquable (on parle à juste titre de visage ingrat, paraissant réellement souffrir des atteintes de la quarantaine) le crâne partiellement dégarni et plutôt court sur pattes, à la démarche à la fois sûre et même accusant certaine rigidité, qui se détendait cependant en cas d’accompagnement, le plus souvent d’un jeune gars plus grand que lui et le cul forcément sanglé dans un Levis seyant (la remarque précise venait de Carmen elle-même) et même voyant et quelque part scandaleux comme la proximité du trop joli et du plutôt laid, tel derrière rebondi de footballeux et telle forme informe de fesses froides sous une tenue de soignant ou plus probablement d’aide-soignant…

Mais que savait on au juste de ce couple à répétition mensuelle ou parfois hebdomadaire ? À peu près rien, vu que l’accompagnant n’était jamais issu du cheptel des garçons  du quartier – le père Maillefer avait vérifié, mais c’est justement par l’un de ceux-là que celui-ci avait appris que l’Infirmier, dans son studio, conservait une fabuleuse collection de vidéos américaines prodigues en scènes de crime et autres scènes de guerre, constituant probablement l’Appât offert à cette jeunesse, mais qui le prouverait jamais, vu que l’Infirmier a été retrouvé seul, gisant seul en tenue d’hôpital, dans son studio à la porte demeurée entr’ouverte sur son secret ?

2 Comments

  • Fabrice Pataut dit :

    J’aime particulièrement l’homme à la lavallière, mais pour des raisons personnelles de goût. La vraie valeur du texte se cache évidemment ailleurs. A ce propos, remarquez, lecteurs : « enseignement éponyme » (un hapax?), « cravate western » et « poèmes […] persiflés », expressions rares à la prosodie juste et légère, placées à bonne distance les unes des autres dans un texte ravissant d’observation des petits travers du voisinage.
    La palme reviendra à « Monsieur Muller […] », un magnifique condensé de vie banale et tragique, à peine effleurée par la prose minimaliste de Kuffer, attentive aux petits riens qui cachent finalement sans vergogne de terrifiants abîmes de douleurs.

    • Cher Fabrice, votre atteinte grave à ma modestie connue (pas Lavallière pour un rouble avec mes mes airs bohèmes) ne m’empêchera pas de signaler crânement , à la lectrice et au lecteur, que ces tableautins sont la prolongation de deux livres entiers du même tissage, intitulés Le Sablier des étoiles et Le Maître des couleurs, alliant la prose et la rosserie, la poésie caressante et la pointe assassine à la Jules Renard, peut-être encore disponibles en librairie – on peut rêver – ou sur demande polie à l’Auteur…

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