Le Passe Muraille

Chats de gouttière

De l’influence d’un cul sur les facultés de discernement

Rorik Dupuis Valder

27/07/2020

Il n’est pas rare que je tombe littéralement amoureux de paires de fesses croisées ici et là sur mon chemin. La décence culturelle voudrait que l’on tombe amoureux de personnes, d’âmes ou d’identités, mais moi, étrangement, l’architecture divine d’un cul suffit à mon élévation spirituelle. Et mon œil d’ouvrier charnel me malmène au quotidien par son exigence.

Ce besoin de prédation amoureuse ne date pas d’aujourd’hui. Je me revois, dans la cour de l’école communale déjà, organiser mon petit réseau de conquêtes en maniant singulièrement l’art cruel de la diplomatie. À neuf ans, avec ma gueule de Pimpf des Jeunesses hitlériennes, radicalement maniaque, arrogant et trop bien élevé que je devais être, j’avais à cœur de mener le plus rigoureusement qui soit ma tendance secrète à la polygamie éducative.

Une vingtaine d’années plus tard, alors qu’un peu par hasard je m’étais retrouvé à exercer comme instituteur en Afrique du Nord, je fus saisi, et ému, par la lucidité analytique de l’un de mes élèves, qui d’une élégante timidité et d’un admirable esprit de synthèse, dit de moi que j’étais un maître « ferme mais juste ». Sans doute celui-ci connaissait-il déjà, en m’offrant ces mots complices et pleins d’une reconnaissance virile, la nature dominante des gens : lâche et perverse. Et son combat commençait ici.

Ferme, mais juste. En y réfléchissant, je crois que s’il y a un domaine d’action qui tient idéalement de cette tendre dichotomie, c’est bien celui du sport. Il est vrai que je me suis toujours épanoui dans le sport, aux côtés de ceux pour qui l’effort et parfois le sacrifice s’avèrent tout aussi vitaux. Le sport rassemble les âmes franches et solitaires, liant les êtres dans l’instant du jeu et de la confrontation. Le sport a ses lois, ses méthodes, son esprit et ses exigences. Il est, parfois, un mystère. Et nous l’aimons, nous, ses fervents pratiquants, pour ses entraînantes perspectives d’amitié et ses formidables possibilités d’expression. Le sport, comme la musique ou comme tout savoir-faire des plus nobles, n’est qu’une façon de concentrer et maîtriser son désir.

L’un de mes premiers chocs esthétiques majeurs a été, incontestablement, l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center le 11 septembre 2001, tout à la fois exalté et profondément soulagé que j’étais par ce fabuleux spectacle de l’ambition et de la radicalité des hommes. Puis il y a eu, adolescent, la découverte du cinéma de Tarkovski, l’Italie, et les courbes du corps. Enfin, je ne sais plus dans quel ordre précisément. Mais le corps s’est vite imposé tel un instrument redoutable, de paix, d’éloquence et de concentration.

Parmi les séducteurs compulsifs, il convient raisonnablement de dissocier les gentlemen des salopards. Même si le gentleman est le plus doué des salopards, il doit être respecté, socialement, pour son génie stratégique et le sacrifice de son éternelle solitude. Aucune conquête ne lui convient durablement sauf celle de la liberté. Liberté des p’tits culs protéiformes qu’il se contente de voir passer comme autant de fruits à moitié défendus. Cela n’exclut pas, pour autant, la morale. Au contraire. La morale est faite pour ceux qui en doutent.

Le chagrin d’amour est dérisoire, et terriblement mesquin lorsqu’il est revendiqué, à côté de l’étendue vertigineuse des occasions qu’offre la rue. Marcher dans la rue est certainement la plus enrichissante des activités intellectuelles. Lorsque je m’adonne ainsi au tourisme érotique, je me vois avant tout comme un esthète du quotidien, désireux de rendre justice à l’harmonie et au rayonnement historiques des p’tits culs que j’aurai croisés et amoureusement sélectionnés. Des culs qui s’ignorent, des culs impertinents, condensés, éblouissants. Des culs triomphants.

Il est possible que je sois un garçon odieux, mais non dépourvu d’une distinction de rigueur. On ne peut être un homme distingué sans avoir acquis un certain sens du contrôle. Et c’est, paradoxalement, chez les sauvages, les fous et les grands nerveux qu’on trouve la plus remarquable propension au contrôle. À la différence du prédateur, j’œuvre en créateur ; m’armant d’une patience qu’on pourrait effectivement qualifier de « sportive ». À la différence du prédateur, je m’affirme en homme ambitieux. Et ma proie est libre. Elle est unique. 

L’amour est un sport d’endurance. Et la rue est le meilleur des terrains de jeu. Car il produit une infinité d’opportunités — spirituelles et charnelles — si tant est que vous sachiez observer. À mon sens, la fin des temps se traduirait par une mise en quarantaine forcée des populations et la virtualisation consumériste de leur désir, sous prétexte de quelque pandémie mondiale par exemple. Il n’y aurait plus personne à croiser, plus de p’tit cul à estimer, plus de sport à pratiquer, plus rien à espérer. Ce serait le règne de la peur, de l’hystérie, du dogme numérique et de l’hygiénisme citoyen. Et je pense ici à mes camarades de chasse, aux irréductibles, aux écorchés et aux insoumis, aux faux méchants et vrais gentils, à tous ceux qui ne craignent plus rien et aux chats de gouttière qu’on ne changera jamais, malgré leur noblesse de cœur, en chats de salon.

Je m’aperçois, par cette douloureuse liberté de ton, que toutes mes entreprises, toutes mes créations, ne servent au fond, intimement, que d’hommage à la beauté anonyme et émouvante de ces p’tits culs de passage, imaginés, désirés, glorifiés, spiritualisés. Ça n’est là qu’une forme de justice rendue. À ces êtres portés par la grâce politique de leur cul, dont la divine nature les a pourvus ; à ces arrière-trains providentiels que l’amour du Sport et des produits miraculeux de la terre entretiennent religieusement. Puis comme une révélation apparaît, entier et génial, dans la lumière et la ferveur anarchiques de la rue, un visage. Et comme une confirmation, contenant la dévotion sauvage et le labeur sensuel des êtres révoltés, un regard.

Alors le jour où l’on m’interdira de vivre pleinement cela, pour quelque raison que ce soit, le jour où l’on aura converti mes camarades de caniveau à la bienséance de cette raison, je pourrai mourir tranquille, en homme libre ou en kamikaze. Ayant toujours traité les choses de façon « ferme mais juste ».

R.D.V.

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