Le Passe Muraille

Cet amour d’Amélie Nothomb…

…ou comment s’en débarrasser,

par  Bruno Pellegrino

Amélie amoureuse? Ne rêvons pas. Dans son nouveau récit, intitulé Ni d’Eve ni d’Adam, Amélie Nothomb raconte sa liaison avec un jeune Japonais, une année avant son entrée dans la grande firme nippone qu’elle décrit dans Stupeur et tremblements (Albin Michel, 1999), où elle sera engagée pour ses compétences linguistiques et où elle finira responsable des toilettes.

«Le moyen le plus efficace d’apprendre le japonais me parut d’enseigner le français», écrit-elle en tête de son texte. Son premier élève s’avérera être le seul: Rinri, vingt ans, Tokyoïte, s’éprend de la jeune Belge. Malheureusement pour lui – peut-être parce que, comme l’écrit Nothomb, «le manque d’humour de l’amour est notoire», ou parce que Rinri est beaucoup trop gentil et attentionné, or «on tombe amoureux de ceux que l’on ne supporte pas» –, ce sentiment n’est pas partagé. Les deux jeunes gens iront pourtant, après divers détours, jusqu’à se fiancer.

Mais cette histoire d’amour, avec ses multiples péripéties, fait presque figure de prétexte à raconter tout ce qu’il y a autour, et en particulier le Japon, où Amélie revient, quinze ans après l’avoir quitté.

On est cependant loin du pays idyllique de son enfance, celui qu’elle décrit, entre autres, dans Biographie de la faim (Albin Michel, 2004). Ici, le Japon est moderne, «civilisé», adulte, et les hommes autant que les femmes y sont condamnés à une existence terriblement dure, rythmée et régie par un très strict sens de l’honneur. Un pays où les enfants sont des dieux, et où les vieillards «craquent» au moment de relâcher la pression de toute une vie – ainsi par exemple les grands-parents de Rinri, un couple de vieux toujours hilares, presque déments.

Malgré cela, Amélie Nothomb aime le Japon, et elle aime en parler, ce dont témoignent, entre autres, les pages sur son excursion au mont Fuji qui proposent, en plus de la cocasserie des situations qui y sont décrites, quelques jolies interrogations sur les mystères de la nature et de la beauté.

L’écrivain fait ainsi l’esquisse d’un pays violent et magnifique, sur lequel elle jette un regard attendri et passionné, et la manière qu’a Nothomb de dresser le portrait de ce pays laisse penser que, si Amélie n’est jamais tombée amoureuse de Rinri, elle n’a pas pu résister au charme du Japon.

Amélie amoureuse? Oui, assurément.D’autobiographie en autobiographie, la tendance se confirme: il y a Nothomb l’écrivain et Amélie le personnage, l’une racontant la vie de l’autre. Ni d’Eve ni d’Adam est le cinquième récit de ce genre que publie l’auteur belge. Découpant sa vie en tranches d’âge et la livrant pièce par pièce, elle nous propose ainsi une autobiographie par morcellement, qui renforce l’impression que l’on a de lire, non pas la relation de faits vécus, mais bel et bien un roman.

Parvenue à son quinzième livre, la romancière, avec l’humour et la légèreté qui la caractérisent, semble souhaiter qu’on la prenne un peu plus au sérieux. Nothomb ne prétend pas offrir au monde d’immortels chefs-d’œuvre littéraires, mais elle écrit: «Indépendamment même de l’argent, comme il doit être beau, pour un créateur, de voir son œuvre considérée avec une telle attention!».

Cela surprend sous la plume de quelqu’un qui vend chaque année des centaines de milliers d’exemplaires. Mais peut-être souhaiterait-elle que l’on cesse un instant de lire ses livres en tant qu’ils sont les siens, et que l’on se penche un peu plus sur leurs qualités littéraires…

Amélie Nothomb offre à ses lecteurs, avec Ni d’Eve ni d’Adam, une lecture pleine d’humour et intéressante, un bon moment, comme presque à chaque fois. Et c’est d’ailleurs aussi ce que l’on regrette: ce manque de renouvellement et, finalement, de surprise. Toutefois, si l’écriture n’évolue guère au fil des livres, gardant la formule de son style incisif, drôle et très efficace, un virage, que l’auteur évoque elle-même avec humour, s’amorce peut-être dans une œuvre souvent cruelle: «Il n’est pas banal que j’écrive une histoire où personne n’a envie de massacrer personne.»

Au-delà de l’autodérision, il est possible que, la quarantaine venue, Nothomb change de cap et, tout en restant fidèle à son univers, nous en montre d’autres faces. Début de réponse en septembre prochain.

B.P.

Amélie Nothomb, Ni d’Eve ni d’Adam, Albin Michel, 2007.

(Le Passe-Muraille, No   , 2007.)

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