Le Passe Muraille

C’est quoi moi ?

 

À propos de  Loin de moi, essai de Clément Rosset.

par Antonin Moeri

Un souvenir précis a surgi ce matin au réveil. J’étais assis en face de Peter Handke depuis un bref moment quand celui-ci sortit de sa poche son passeport autrichien pour le poser sur la table du Café Apollinaire à Saint-Germain-des-Prés. Je ne sais plus pour quelle raison il a accompli ce geste mais il me semble, aujourd’hui, qu’il a ainsi voulu, avant de discuter plus avant, me préciser les contours de son identité, une identité qui ne pouvait que rester mystérieuse pour un jeune homme ignorant ce que pouvait représenter une vie d’écrivain vivant de sa plume. Handke aurait-il voulu dire par ce geste: Voilà ce que je suis en ce moment avec vous, mon comportement avec vous se réduit à cette identité-là, si vous voulez en savoir plus, lisez mes livres! C’est dans mes livres que j’ai essayé de saisir cette identité qui ne cesse de se dérober.

Dans son petit livre Loin de moi , Clément Rosset qualifie de fantomatique l’identité personnelle (ou intime ou psychologique) puisque le moi de cette identité, dit-il, est toujours insaisissable ou emprunté. Pour illustrer le caractère fantomatique de cette identité, Rosset convoque le narrateur d’une nouvelle de Maupassant qui, rentrant chez lui après une longue promenade nocturne, découvre assis dans son fauteuil quelqu’un qui pourrait être un ami mais qui s’avère n’être qu’un autre lui-même puisque, ayant avancé sa main, il ne touche qu’un fauteuil vide. Ceci pour montrer, avec d’autres exemples puisés chez Hitchcock, Hergé, Molière, Edgar Poe, Pessoa et Nasr Edwin Hodja, que le « vrai moi est de toute façon irrattrapable », que l’identité personnelle est un hôte familier mais invisible. Tenter de découvrir l’intimité psychologique d’une personne ne peut qu’amener une déception. En effet, que veut-on dire quand on dit de quelqu’un qu’on le connaît bien? Voudrait-on par hasard dire qu’on connaît le tréfonds de son âme ou de son coeur? Pour Rosset, la réponse est claire: dire de quelqu’un qu’on le connaît bien signifie qu’on a repéré « le caractère répétitif de son comportement », qu’on a relevé « des faits socialement observables ou vérifiables », qu’on a compris quel rôle jouait dans la société ce quelqu’un qu’on prétend bien connaître.

René Girard met lui aussi en cause l’autonomie du MOI. Il explique dans Mensonge romantique et vérité romanesque  qu’on ne désire jamais que par l’intermédiaire des désirs d’un autre. Ainsi Don Quichotte ne peut-il admirer que ce qu’admire Amadis de Gaule. Un personnage de Tourgueniev avoue « n’avoir été créé que pour imiter quelqu’un ». Son identité n’a donc rien de personnel puisqu’il avoue plus loin avoir épousé sa femme sous la pression sociale. Ils sont rarissimes les moments où l’identité dite personnelle peut se faire sentir. Par exemple lorsqu’on est amoureux. « Le sentiment d’être aimé entraîne automatiquement le sentiment de se trouver soudain doté d’une identité personnelle, celle que l’amour qui vous est porté semble révéler ». Or il suffit d’une simple rupture et la perte de l’être aimé peut provoquer une crise de cette identité « qu’on considérait comme un bien personnel alors qu’il n’était qu’un bien d’emprunt tributaire de l’amour de l’autre ». Nombreux sont les textes narratifs ou poétiques dans lesquels est mis en scène ou en mots cet égarement que connaissent celle ou celui à qui on claque la porte au nez.

En affirmant que l’identité intime ne saurait exister, Rosset montre que celle-ci n’est qu’un « agrégat aléatoire de qualités qui sont reconnues à l’individu ou pas au hasard de l’humeur de son entourage. Un puzzle social vient ainsi tenir lieu d’identité, aussi bariolé qu’est inexistante l’imaginaire unité qui en serait le socle ». Et de citer Proust en fin de parcours: « Notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres ». Dans une langue précise, fluide, claire et légère, Clément Rosset pose une question: L’introspection serait-elle en mesure de cerner notre identité personnelle?

A.M.

Clément Rosset. Loin de moi. Editions de Minuit, 1999.

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