Le Passe Muraille

Céline dans tous ses états

   

 

À propos du Dictionnaire Céline de Philippe Alméras,

par Antonin Moeri

Diplômé de l’Université Santa Barbara en Californie, Philippe Alméras est un expert en la matière. Il étudie depuis quarante ans l’oeuvre de Céline. Il connaît également moult détails de l’existence du Docteur Destouches permettant à chacun de construire une image, celle d’un personnage inclassable (donc irritant) qui, pour mettre en scène l’obscurité, les ténèbres et la monstruosité d’un siècle, inventa une langue non officielle, à la fois raffinée et vulgaire, si vous me permettez l’oxymore.

 

Après avoir publié Les Idées de Céline, Céline entre haines et passions, Céline : lettres des années noires, Voyager avec Céline et Je suis le bouc, l’expert est de retour avec un imposant Dictionnaire Céline, « un dictionnaire aux multiples entrées qui fait fi des légendes et des tabous en intégrant les témoignages de tous bords ».

C’est vraiment fabuleux! On navigue dans ce livre comme sur un vieil océan aux vagues de cristal, cet immense bleu appliqué sur le corps de la terre que Maldoror saluait en grimaçant affreusement. Il y a une telle quantité d’informations qu’on se demande où l’auteur va les chercher et où il les stocke (ah mais oui, suis-je bête!). Ses abondantes sources sont extrêmement variées. Le nombre de ses informateurs est considérable. Un vrai travail de fourmi. Une longue, patiente et scrupuleuse enquête policière.

Bardamu et Godard

Chaque entrée dans ce château fort offre une explication et des citations. On côtoie les amis de Céline, des gens louches et des gens cultivés. Toutes les adresses de Louis Destouches nous sont fournies, de Paris à Londres, du Val-de-Grâce au Cameroun, de Genève à Saint-Germain-en-Laye, de Saint-Malo à Montmartre, de Sigmaringen à Copenhague, de Korsôr à Menton, de Neully à Meudon. La liste de toutes ses copines nous est offerte, avec l’astérisque renvoyant au mot qui fait l’objet d’un article. Un peu plus loin, vous apprenez que Céline n’a plus bu une goutte d’alcool après son séjour en Afrique. Sous la rubrique AMOUR: «L’intromission d’un bout de barbaque dans un pertuis de barbaque, j’ai jamais vu là que du grotesque — et cette gymnastique d’amour, cette minuscule épilepsie. Quels flaflas ! » Et Jean-Paul Belmondo pointe son nez subtil. Il voulait jouer Bardamu. Audiard aurait adapté le Voyage pour le cinéma. Mieux encore, écoutez bien ! Jean-Luc Godard aurait signé la mise en scène. On croit rêver. On passe le film dans sa propre tête. J’aurais envie de me déplacer pour assister à une projection dans la petite salle de quartier. Diantre! Elle n’existe plus. On y vend des portables!

Dans l’entourage de Céline, on découvre surtout des médecins, acteurs et avocats plus ou moins célèbres. En outre, l’homme était très attiré par les femmes bien charpentées, musclées et sportives, des danseuses et des actrices. Quant aux animaux, ils occupent une place de choix dans cet univers : le chat Bébert, le perroquet qui siffle ou ne siffle pas « Dans les steppes de l’Asie centrale », les oiseaux volant dans la salle de bains, le hérisson, les bergers allemands, molosses gardant la maison de Meudon. L’incomparable Féerie pour une autre fois et le Rigodon posthume sont dédiés aux animaux. Dans une des pages les plus bouleversantes de la littérature du XXe siècle, Céline attire notre attention sur l’agonie d’une chienne. Le temps, subitement, s’arrête. Pas un mot déplacé qui viendrait peser de tout son poids sur le fil d’une émotion contenue, cette émotion qui fait danser la phrase, qui lui confère une singulière efficacité mimétique. Elle voulait être à un autre endroit… du côté le plus froid de la maison et sur les cailloux… elle s’est allongée joliment… elle a commencé à râler. . elle était dans le sens du souvenir, d’où elle était venue, du Nord, du Danemark, le museau au nord, tourné nord… elle est morte sur deux… trois petits râles… oh, très discrets… en position vraiment belle, comme en plein élan… le nez vers ses forêts à fugue »

Laboratoire d’un style

Cette transposition du quotidien, Louis s’y emploie dès son plus jeune âge. A ses amies, à ses parents, il envoie des lettres où l’on sent déjà la volonté de triturer un matériau verbal, de briser la syntaxe traditionnelle, de faire vibrer la peau de tambour tendue au fond de la sensibilité, de valoriser le réel le plus banal, le plus méconnu, de rendre aux mots leurs contours de ports maritimes. Plus tard, on retrouvera dans les romans les thèmes et les expressions des lettres qui, d’un bout à l’autre de l’oeuvre, témoignent de la constante évolution langagière de leur auteur. Elles lui auront servi, ces innombrables lettres, à monter un laboratoire expérimental : différents discours y seront travaillés, de l’explicatif au narra-tif, de l’argotique au magistral, du descriptif au théâtral, du lyrique au didactique, du polémique au procédural, du médical au journalistique, du sentimental au normatif.

Pour donner vie à ces discours, pour les faire valser et y insuffler la cocasserie, la sensualité, l’humour, le raffinement, la colère et le sarcasme, l’homme-orchestre ne cherchera pas l’inspiration dans les bibliothèques mais dans la danse, le rythme endiablé, les gestes coquettement déments, l’audace des corps et des articulations, l’allègre cadence et les trilles du music-hall. Les répétitions, les ritournelles, les assonances et les ruptures de ton lui serviront à organiser une farce discordante, un chant solitaire profond et, surtout, une ronde des points de vue mêlant plusieurs voix dans un même énoncé, affolant les phrases dont on ne sait plus qui les prononce.

Quant à l’antisémitisme de Céline, un antisémitisme maladif et obsessionnel, hystérique et délirant, navrant et grotesque, il serait sot de le nier. Il serait également trop facile d’accabler une fois de plus l’auteur de Normance pour ce que certains nomment son « égarement ». Car ils sont suffisamment nombreux les gendelettres qui, par besoin de faire reluire leurs magnifiques pompes, s’adonnent à cet exercice. Heureusement, Alméras ne tombe pas dans cette ornière. Après avoir rappelé avec force la responsabilité du Dr Destouches dans ses prises de position politiques (lettres aux journaux de la collaboration) sur les questions de racisme et de rapprochement avec l’armée allemande, il réalise son projet central: évoquer un univers mental, celui d’un médecin, auteur de romans qui auront, à tout jamais, marqué l’histoire de la littérature française, des romans qui n’ont pas besoin qu’on les défende parce que, dit Jean Genet, « ils se défendent tout seuls », des romans qui, en ce radieux début de troisième millénaire, nous interpellent vigoureusement.

A. M.

Philippe Alméras. Dictionnaire Céline. Editions Plon, 2004, 878 pages.

(Le Passe-Muraille, No 63, Janvier 2005)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *