Le Passe Muraille

Bowie

 

De 1967 à 2016, David Bowie né Jones a réalisé 26 albums. Leur musique a fait date et l’esthétique de leurs pochettes a souvent été emblématique. Les deux choses sont comme il se doit inséparables. Bowie vient après tout du mime par l’intermédiaire de Lindsay Kemp, de la comédie musicale par sa fascination adolescente pour Anthony Newley et, sous l’influence de son frère aîné, du rock and roll américain de Little Richard. Ce n’est pas tout. Le Baal du jeune Brecht et The Elephant Man de Bernard Pomerance ont été l’occasion d’explorations scéniques d’un autre genre. Sa manière de bouger les jambes, le torse ou la tête sur une scène, musicale ou autre, relève autant du mime que de la danse, du Kabuki, de la gymnastique ou du défilé de mode. Bowie considère facilement l’extérieur de la scène comme l’extension d’un espace théâtral où la pose et la fausse piste sont autant de mise qu’au moment du concert. Les entretiens télévisés, les reportages backstage, les entrées et sorties des hôtels de luxe filmées et photographiées pour la presse people, témoignent d’un sens inné de la manipulation. En toute occasion, dans un couloir, derrière la vitre d’une limousine, Bowie bouge assez gracieusement le buste, la jambe ou la main, sourit ou fait la moue comme si une caméra était là, toujours, pour en prendre note, en hommage au camp. Où alors reste-t-il immobile et incline-t-il plutôt sagement le front devant Dietrich, la mère maquerelle qui lui donne la réplique dans Just a gigolo.

La mise en scène est essentielle et chaque disque aura été l’occasion d’un changement de direction, d’une nouvelle attitude, d’une destruction abrupte de l’univers immédiatement précédent dans l’ordre chronologique : tantôt revue de music-hall, tantôt folk, tantôt glam, tantôt soul, parfois proche du hard rock, ou alors, sous l’influence de Brian Eno, baigné d’une solennité berlinoise.

J’en ai choisi 9 parmi les 26 et noté pour chacun les émotions, les images, les références musicales ou cinématographiques rappelées à la surface, autant par la musique que par la pochette qui l’enveloppe à chaque fois comme un habit fait sur mesure toujours nouveau, inhabituel et contradictoire.

 

  1.  Hunky Dory (1971)

Sur la table, à gauche, une tasse de thé froid, et plus loin, à côté, un petit pain mollé qui semble ne jamais rassir. Au-dessus sur l’étagère, un portrait du jeune Zowie en Lord Fauntleroy, et plus loin, à côté, un deuxième petit pain mollet qui semble également ne vouloir rassir. Posée de travers contre le piano, une guitare douze cordes, et à ses pieds pour ainsi dire une photographie de Garbo qui regarde une rue cachée par des voilages. L’arc des sourcils et celui, plus bas, dessiné par les cheveux faussement décoiffés, ramenés trop vite derrière l’oreille, le nez insolent, la bouche triste : tous ont posé de profil en souvenir de Beaton.

  1. Diamond Dogs (1974)

Beauté du Texas, chaude et silencieuse ; du Tennessee, tendre et régulière. D’est en ouest, on observe d’infimes point d’orgues flâner dans un ciel bas, une double-croche, un quart de soupir. Un chien hurle à la lune, quelque part vers Roanoke, Virginia ; un autre lui répond, une grosse bête, cette fois-ci, athlétique et racée. On ne saurait dire laquelle des deux pourra gagner, ni même si cela est  nécessaire. À en juger par le vent qui  décroît, on pencherait plutôt pour une démission, un apaisement, l’égalité d’humeur des esprits repus. Peut-être bien la confiance des désespérés, qui sait ?

 

 

3. Black Star (2015)

Il fallait aller voir au-delà des mers que le fleuve abandonne à leur solitude. C’est orpheline, bien sûr, que l’eau va et coule partout où la Tamise n’est pas, sans son secours arrogant et sa complaisance légèrement dégoûtée. C’était pourtant simple. Il suffisait de s’agenouiller au bord du Pacifique. Au-delà de Londres, nous le savions déjà, tout n’est qu’un reflet, un écho, une manière d’aller à reculons. Peut-être valait-il mieux rester sur place au soleil de juillet, allongé l’étoile au front dans l’herbe verte et simple de Hampton Court à relire le flamboyant John Ford.

 

 

4. The Man Who Sold The World (1970)

Une silhouette au bout du couloir, accoudée au radiateur, si mince qu’on croirait une ombre, ou alors un jouet de la lumière filtrée par la fenêtre qu’il faut ouvrir avec une perche à crochet, haute dans le mur de manière que ni les pensionnaires ni les internes ne puissent l’atteindre, seulement les appariteurs ;  l’odeur acre de la lambrusque qui passe par le mince interstice, l’odeur préférée de Terry ; l’infirmière qui glisse, dirait-on, sur le carrelage noir et blanc et s’éloigne impatiemment… L’idée qu’on puisse aimer une odeur aussi désagréable lui déplaît. « Pourquoi ? » se dit-elle à chaque fois qu’elle passe devant Terry sans oser rien dire, « pourquoi lui plutôt qu’un autre qui n’aurait pas cet œil câlin et fatal ? »

5. Aladdin Sane (1973)

 

Foulards à sequins de cuivre, manches ballons, sourcils dessinés, tuniques de satin pour apprivoiser une Amérique en fin de compte pas si réfractaire que ça, tout entière à sa contemplation du nouveau kabuki, non moins artificiel que l’ancien. Un jeune homme s’avance, un soleil de cuivre au front, avec au fond des yeux la mémoire de Londres et de Gloucester Street, d’une femme éprise de jeux de cartes qui répand autour d’elle une mort souriante et douce.

 

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