Le Passe Muraille

Boîtes et attrapes

L’art singulier de Gilles Ghez,

par Fabrice Pataut

Plus que le nom d’un mortel qui serait à lui seul toute une espèce, Ghez est celui de pays multiples dont la faune et la flore sont témoins de voluptueuses catastrophes. La botanique et l’ethnologie leur sont tellement intimes, de notre point de vue d’observateurs de dioramas, qu’elles suggèrent comme il est aisé de souffrir à rester trop longtemps derrière la vitre protégeant tel ou tel Ghez particulier des injures du temps : forêt, bateau, salon, rempart, falaise.

C’est parce que la boîte, bien sûr, est l’autre nom du crime et que quiconque est fait de cette matière — pâte à modeler, bois flottant, tige de fer, morceau d’étoffe — est pris dedans comme aux oubliettes. Voyez Dartwood. Voyez les officiers du Raj, les infirmes, les petites mains, les dragons, les futurs amoureux, installés ci et là au fil du temps. Si l’on considère ensuite combien d’autoportraits se donnent la réplique dans chacun de ces Ghez particuliers : les pieds dans l’eau (Mon Monde en laisse, 2005)[1], assis sur un banc (Àl’ombre des jeunes gens en fleurs, 2004), un peu nerveux sur le tabouret indien (La conversation, 1999), on se fera une idée assez juste d’autant de fois le même homme aux prises avec une conversation intime et infinie. Conciliabules, tête-à-têtes, pourparlers, je ne vais pas en dresser la liste. Toujours la même chose est dite sans le concours d’autrui : que le baiser conduit au naufrage (Le baiser, 1999), qu’il vaut mieux laisser les morts à leur place (Àpropos d’Alfred, 2005), qu’un vrai héros n’est jamais trop prudent (Où l’on voit notre héros…, 2005).

Et puis, il y a bien sûr Ghez et les Lettres. Quand l’amour doit gagner — puisque tout n’est pas si triste —, c’est celui des livres qui l’emporte (L’amour des livres,  2005). Nous avons publié, Ghez et moi, Cinq portraits de Lolà l’URDLA en 1991. Marc Melzassard actionnait les presses d’où sont sorties cinq lithographies en couleur et un rhodacote gris argenté. La même Lol est réapparue des années plus tard, d’abord dans un roman, ensuite dans une nouvelle. Ghez l’a dessinée le premier, Melzassard l’a imprimée, et je me suis emparé d’elle avec la détermination nécessaire grâce à eux bien qu’avec quelque retard. Entre nous trois, il y avait Max Schoendorff déambulant tout autour avec un air amusé et un cigare pensif, quelque peu magistral sous la grande verrière. Sol immaculé, col roulé noir ; nous étions loin des chinoiseries des Cinq portraits, et pourtant…

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On pourrait voir dans ces boîtes et ces illustrations comme un symbole et même un fac-similé de l’enfermement ou, pire, de l’isolement. Ce serait les regarder de manière trop mécanique, bien que Lol, avare de voyages, sorte peu et finisse par disparaître de l’intérieur, cachée par un rideau tiré. La véritable réclusion est plutôt celle de Gilles de Rais derrière son masque de fer (Gilles de Rais – Triptyque, 1974). L’action, là comme ailleurs, se déroule à notre insu, et assister au déverrouillage qui la dévoile n’est pas une petite affaire tatillonne. Ghez, toujours mauvais garçon, y invite. Autant d’infractions, autant de supplices, mais toujours d’envergure.

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[1]Les œuvres mentionnées sont consultables sur le site http://www.gillesghez.com.

 

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