Le Passe Muraille

Blues en France profonde

 

À propos de La Diffamation de Christophe Dufossé,

par Antonin Moeri

La narratrice du livre de Christophe Dufossé s’appelle Anna. Quadragénaire, diplômée en sociologie, elle enseigne à l’université mais elle a décidé de prendre une année sabbatique. Son mari s’appelle Vincent Layon. Il est fatigué de vivre, car son nouveau patron le harcèle, un de ces requins nuisibles, totalement incultes, qui font passer le cynisme pour de la force de caractère, qui utilisent l’intimidation et la menace pour asseoir leur autorité. Anna et Vincent ont, par conséquent, le sexe triste dans « la lumière blanche du lampadaire à halo-gène». «Vincent entre en moi avec un feulement. Je n’arrive pas à me sentir impliquée… » Elle prend des cachets pour dormir et, en plus, ils ont un ado de fiston qui pose des problèmes.

Simon met le feu aux buissons. Il a des accès de violence. Il fume des joints. Il admire Richard Durn, le tueur de Nanterre. Il éjacule dans les cheveux d’une voisine dont il brûle les seins avec des mégots. Il cogne les copains et blesse une camarade de classe. Il s’endort devant son ordinateur. Il consulte un psy deux fois par semaine. L’entropie gagne peu à peu ces gens qui vivent pourtant dans un joli bled français où «les magasins de lingerie féminine sont en plein essor», où habitent les employés modèles des entre-prises américaines installées dans la région, gens qui savent vivre dans « le monde des catalogues de vente par correspondance ».

Mais l’étau se resserre. Des rumeurs circulent. Vincent aurait perdu un document important. Ses transactions seraient de moins en moins appréciées. On l’accuse même d’avoir détourné de l’argent. Il aurait frappé une collègue au visage. Au lieu d’aller au boulot, cette fois il ne s’agit plus de rumeur, il va s’asseoir sur un banc pour observer des gosses qui jouent. Anna ne peut plus lui faire confiance. Elle le lui dit. Il lui balance une claque. Il menace de se suicider. Il empoigne son salaud de patron et le flanque par terre. Il risque même de le flinguer avec le fusil de chasse. Il finit par mettre véritablement fin à ses propres jours.

Les dialogues sont vivants, l’intrigue subtilement nouée, les descriptions réussies dans ce roman. Une manière sage de faire voir les choses: cuisine bien agencée, parc municipal, chambre à coucher, supermarché, bureau de la principale du lycée, agence immobilière, pizzeria. Dufossé mêle habilement le réflexif à l’explicatif, le descriptif à une narration au présent qui peut virer au passé. L’unique point de vue de la narratrice, femme instruite, intelligente, critique et parfois sarcastique, lisant Sartre, cherchant à comprendre les désarrois du sujet contemporain, cet unique point de vue donne à l’histoire, aussi terrible soit-elle, une agréable monotonie.

On a le sentiment, en lisant ce genre de livre, que son auteur sait exactement ce qu’écrire veut dire et que les signes de l’objet connaissable qu’il prétend sonder ne peuvent être reçus de manière diverse. Ainsi le lecteur adopte-t-il une posture d’élève obéissant, qui ne pourra cependant s’empêcher, ici et là, de poser quelques questions : Pourquoi un romancier a-t-il besoin de se prendre au sérieux ? N’est-ce pas une façon de se faire dans le monde une réputation d’homme plus savant qu’il ne l’est en réalité?

A. M.

Christophe Dufossé. La Diffamation. Editions Denoël, 2004, 304 pages.

(Le Passe-Muraille, No 62, Septembre 2004)

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