Le Passe Muraille

Aux hommes de bonne volonté

Giorgio de Chirico, La récompense du devin.

Rorik Dupuis Valder

29/06/2020

« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » : mensonges. L’homme naît captif et toute sa vie durant se forme à la liberté. Captif, il l’est de sa famille, de sa religion, de son statut social, du média et enfin d’une organisation politique. C’est précisément en cette dernière qu’il fonderait l’espoir de son affranchissement. Seulement, délaisser un système pour en adopter un autre ne signifie pas s’affranchir : il ne s’agit que de déplacer ou orner différemment le problème de la captivité en refusant d’admettre qu’il est fondamentalement irrésoluble. Aucun système absolu ne répondra équitablement à la question intime de la solitude de l’être. Car c’est bien cela, la captivité : la crainte essentielle de l’être devant l’étendue vertigineuse de sa possible liberté.

La proposition apolitique est sans doute la plus humainement responsable d’entre toutes les propositions politiques, en ce sens qu’elle place la confiance au centre de tout rapport. Elle demande en revanche, c’est vrai, le courage de l’honnêteté et l’ambition de l’optimisme. Dans un environnement non altéré, tous nos choix ne devraient être raisonnablement guidés que par la confiance. Celle qui naît, naturellement, de notre intuition animale autant que de notre intelligence brute, en supposant que celles-ci n’aient été corrompues par quelque système d’emprise — familial, religieux, social, médiatique ou politique —, aussi bien intentionnés puissent être ses auteurs.

Le principe systémique de domination-soumission produira toujours plus de frustration et de perversion, à long terme, que la circulation d’une peur diffuse de la liberté, surmontable par la seule et laborieuse éducation à la confiance. C’est bien la liberté qui terrorise à ce point les gens. Car ils n’y ont pas été formés. Devant la peur de l’inconnu, il est normal de vouloir s’abriter sous l’arbre le plus proche et le plus fourni. Mais recevoir la pluie reste une expérience nécessaire dans l’acceptation du danger de la nature. Le chaos pluvial étant même indispensable à la créativité et l’immunité de l’enfant, stimulé plutôt qu’effrayé par ce défi de l’inconnu.

Giorgio de Chicico, La conquête du philosophe.

La seule révolution — ou la seule dictature, selon votre grille de lecture — à mener est celle de l’éducation. Plus nous serons intransigeants avec les corrupteurs d’enfants, mieux se portera la société. Et plus nous serons intransigeants envers les enfants, mieux se portera l’humanité. Il est vrai que l’éducation est une propagande, et que certaines propagandes valent fondamentalement mieux que d’autres, mais osons enfin l’ambitieuse conduite pédagogique de l’indépendance par la culture et le sport plutôt que par le divertissement culturel et le loisir sportif. Instruisons. Instruisons dans la liberté de l’effort. L’initiative, elle, naîtra de l’endurance acquise plutôt que de la contrainte.

Par un malheureux glissement sémantique, qui est l’œuvre criminelle et testamentaire des sorciers organisés de la démocratie sodomienne — ayant étouffé, en deux mille ans d’abus verbaux, la démocratie athénienne — les quelques « anarchistes » revendiqués d’aujourd’hui, agents bornés de l’hystérie, de la déviance et du chaos social, apparaissent certainement comme les moins légitimes d’entre tous les anarchistes historiques : l’on n’apporte pas la paix en criant, aussi juste puisse être le slogan. L’anarchisme originel, au contraire, entend garantir l’ordre par le non-ordre ; certainement pas par l’anti-ordre. C’est-à-dire hors de tout spectacle ou fracas politique, dans l’intimité et le silence des rapports humains. La capacité d’écoute étant le seul devoir égalitaire de chacun.

Ainsi, la première ambition à retrouver est celle d’une proximité équitable et esthétiquement convenable avec les forces de la nature. La première guerre à mener, celle de la territorialité identitaire contre la centralité bureaucratique, en faveur d’un fédéralisme honnête et intelligent. Il s’agit avant tout d’un localisme réussi, pratique et anti-dogmatique, au service d’une majorité méritoire, plutôt que de l’universalisme fallacieux de parvenus aux commandes d’ensembles exagérément abstraits et de facto humainement discriminatoires. La réalité sociale étant locale avant d’être universelle : celle-ci n’obéissant à aucun autre schème politique que celui de sa multiplicité géostratégique et humaine. L’autonomie, tant redoutée par l’élite dirigeante car insaisissable et non lucrative, est pourtant bel et bien l’accès du peuple à l’âge adulte.

En ce sens, la procréation, comme la loi, n’a rien de sacral : elle est animale. Pour qui choisit de vivre en société, s’expose à la ville et au jugement hiérarchique, engendrer ne devrait revenir qu’à faire don d’un membre potentiellement talentueux ou au moins productif à la Collectivité. La seule sacralité serait celle de la protection citoyenne et inconditionnelle de la force productive de l’enfant, de cet être vulnérable en construction. Que celui qui corrompt l’enfant soit jugé sur-le-champ pour crime contre l’humanité. Au pire le criminel sera-t-il méthodiquement évacué comme l’on élimine un agent infectieux. Et les géniteurs défaillants n’auraient qu’à confier leur rejeton à la Collectivité compétente, en toute humilité, avant d’être rigoureusement formés à la parentalité, la plus laborieuse des fonctions.

L’indépendance commence ici : un enfant n’est la propriété de personne. Le mythe culturel ou religieux des « liens du sang » servant uniquement d’alibi moral aux nombreux prédateurs familiaux qui ne voient en leur progéniture qu’un objet de chair, d’appartenance et de réciprocité affective obligatoire en vue de combler plus ou moins secrètement une certaine lâcheté sociale et anti-productive. L’enfant est, dès son plus jeune âge, un créateur indépendant au service de la Collectivité ; en faire le moyen de quelque satisfaction tribale, abusivement maternelle ou familio-centrique ne mènera, tôt ou tard, qu’à la guerre civile.

Giorgio de Chirico, L’incertitude du poète

Il est des paradoxes qu’il semble essentiel de connaître en vue de comprendre le fonctionnement complexe et harmonieux de la nature. Il en va de même pour les sociétés humaines, qui tentent désespérément de reproduire par l’organisation et la pensée cet ordre naturel qui leur échappe.

Ainsi, peu de gens ont conscience que tout l’art de la guerre consiste à savoir éviter précisément la guerre. Le militaire honnête n’exerce qu’en protecteur. Il est le premier martyr dans la lutte contre les corrupteurs d’enfants de toutes obédiences. Le premier à sacrifier son corps et son temps à la paix sociale et l’harmonie de la nation. Les stratèges étudient les hommes, non pas pour les dominer, mais pour veiller, d’une science multiple et d’un regard fondamentalement bienveillant, au maintien de leur concorde. Là est leur valeureuse responsabilité. Bien au-delà des images de violence et d’hystérie propagées par les traîtres contre-productifs du média, il convient, raisonnablement, de voir en l’uniforme l’esthétique du mérite, en l’armement le spectacle de la dissuasion, et en la hiérarchie la nécessité du folklore logistique. Ne dirigeons plus notre méfiance envers l’institution mais envers ceux qui l’occupent. Nommément, scientifiquement. Osons à nouveau en exiger la compétence la plus noble et la plus fructueuse. Au lieu de « représentants », choisissons-nous enfin de dignes exécutants.

Débarrassons-nous des mascottes du vice, des effigies télévisuelles et des chefs illégitimes, des délateurs et des maîtres-chanteurs, des égotiques et des prosélytes de tous bords. Rien ni personne ne pourra dépasser les lois de la nature. Reprimitivisons-nous. Non pas dans la gratuité et la pathologie individuelles de la violence, mais dans sa nécessité collectiviste et justicière. L’on doit être capable de protéger au nom de l’esthétique, et non plus, fallacieusement, au nom du progrès. D’un totalitarisme tribal et parasitaire maquillé en démocratie, l’on doit enfin pouvoir passer, courageusement, à la kalocratie la plus productive par la sagesse de l’ordre anarcho-militaire. Cessons les bavardages.

Éclatons les tribus occupantes, manœuvrantes et accaparantes, finissons-en avec le culte des victimes éternelles, des escrocs, des parasites et des intouchables. Personne n’est intouchable sauf l’enfant. À l’âge adulte, personne sauf celui qui aura su se distinguer par le rayonnement de sa force productive. Que les anti- et contre-productifs soient jugés pour haute trahison à la Collectivité et à la concorde locale. Et que les para- ou non-productifs retrouvent au moins la décence de se faire discrets.

C’est de la kalocratie, du pouvoir du beau, que nous tirerons notre grandeur d’homme. De la beauté de l’effort, de celle du vieux paysan, de l’artisan appliqué, de l’ouvrier exigeant, du fonctionnaire dévoué, du chanteur inspiré ou du penseur acharné. Car notre premier ennemi, le plus malsain des hommes, est le sujet : celui qui par confort personnel s’obstine à ne pas penser. La pensée est le plus périlleux des sports et chacun se doit de le pratiquer assidûment. C’est elle, plus que les artifices en tous genres du monde marchand, qui doit aux hommes leur jeunesse éternelle.

Ne vous livrez plus à la tentation de l’habitude, au jugement sonnant, à l’association hâtive et paresseuse des formules et des concepts connus. Avant de devenir nos propres maîtres, veillons à être ce que le « bien commun » le plus vital et le plus sauvage exige de nous. Défendons-nous. Disciplinons-nous. Ni bigotes ni salopes, ni rentiers ni mendiants ; simplement des gens qui se distinguent par leur application à la tâche. Ni cri ni mutisme : seulement la musique.

Le beauté est dans la curiosité, dans le savoir-faire, dans l’expérience et l’engagement. La beauté est dans la violence de sa non-violence. Elle est anonyme, comme l’est l’action du soldat-protecteur ou du soldat-observateur. La beauté sert à tous. Elle élève les hommes à hauteur d’homme. Sans aucune espèce de mysticisme partisan. La beauté fait l’ordre et la loi. La beauté n’a rien de sacré, rien de mondain, rien d’intellectuel, rien de politique. La beauté est ce que la nature donne de plus émouvant : le corps et le fruit. Protégeons-la avant qu’elle ne vous tue, par caprice ou par nécessité historique.

Giorgio de Chirico, L’angoisse du départ.

La question fondamentale, qui se pose désormais aux hommes éveillés, est la suivante : sont-ils, de manière constitutive, suffisamment patients pour s’en remettre à l’espoir de leurs efforts conjugués d’éducation à la confiance ? Devant la statistique réelle et alarmante, comment accélérer nécessairement le processus de paix sinon par la méthode ? La beauté justifierait-elle la violence appliquée de son concept ? Tout est question de proportionnalité. Le beau n’ayant heureusement rien d’un concept humain : il est une réalité naturelle. Entretenons, avec ferveur et méthode, cette réalité-là : pratiquons la culture du beau contre celle de la peur et de la paresse. Élevons-nous. Risquons-nous.

Il me semble que la notion de mérite tient une place centrale et déterminante dans le choix de cette radicalité. Le mérite apparaissant ainsi comme le plus urgemment égalitaire des principes de conduite sociale ; au-delà de la force productive de l’individu — dont on sait qu’elle varie sensiblement d’un corps ou d’un esprit à l’autre —, il s’agit avant tout d’en mesurer chez chacun la valeur et le potentiel par une certaine (pré)disposition à la bonne volonté — que constituent tout à la fois les facultés élémentaires d’honnêteté, de loyauté et de solidarité au service du beau, ou, politiquement, de la concorde populaire. Sans la présence, plus ou moins complète, de cette bonne volonté même la plus primitive, l’individu ne peut être considéré autrement que tel un opposant au beau, donc un partisan de la discorde, ennemi contagieux de la Collectivité à traiter consciencieusement en une radicalité stratégique de salubrité publique.

Seulement, les hommes éveillés parviendront-ils à trouver unanimement le courage supérieur ou l’impatience méthodique de cette entreprise ? Attendons encore un peu, au risque de voir nos maîtres paniqués user de leur dernière cartouche rhétorique avant notre asservissement ultime.

@Rorik Dupuis Valder, 2020.

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