Le Passe Muraille

Apprentissage

@ Henri Cartier-Bresson

À propos de Paris ne finit jamais d’Enrique Vila-Matas

par Antonin Moeri

Je ne sais pas si le récit des années d’apprentissage d’un écrivain intéresse grand monde parce que, à l’heure où tout va si vite, où priment l’urgence et le sentimentalisme, on ne voit pas en quoi etc. Je me demande alors pourquoi j’ai lu avec tant de ferveur les « Illusions perdues », « Paris est une fête », « Anton Reiser » ou « Portrait de l’artiste en jeune homme ». Je n’ai pas encore trouvé de réponse à cette question. Vous imaginez alors l’état d’euphorie dans lequel m’ont mis les premières pages d’un livre paru en traduction chez Bourgois en 2004, où il est question d’un jeune homme qui rêve de ressembler à une icône de la littérature mondiale, l’auteur du « Vieil homme et la mer ». Le narrateur a le projet de raconter les années 70 au cours d’une conférence, années où, vivant à Paris dans une mansarde que lui louait Marguerite Duras rue Saint-Benoît au prix symbolique de cent francs par mois, le jeune homme tente de mener une vie d’écrivain comme celle que Hemingway raconte dans « Paris est une fête ». Entré dans un bar par temps de pluie, il commande un café, sort de sa poche carnet et crayon. Il se met à écrire quand une jeune et belle femme entre dans l’établissement et s’assied à une table près d’une vitre pour lire un livre. En rendant compte de cette scène dans son carnet, il se rend compte qu’il rejoue exactement la situation du début du premier chapitre de « Paris est une fête ».

 

Celui qui est train d’écrire « Paris ne finit jamais » est un écrivain reconnu. Il voyage aux quatre coins du monde pour y faire des conférences sur l’ironie, répondre aux questions des journalistes et manger des huîtres avec des responsables culturels. Cet écrivain devenu célèbre retourne à Paris avec sa femme pour revoir avec elle les lieux où il se laissait porter par la rêverie quand, ayant quitté Barcelone et ses études de droit, il allait de la terrasse du Sélect à celle du Flore, de La Coupole à la Closerie des Lilas. En revenant dans la ville et sur ces années qui ont tant compté pour lui, il a l’impression de redevenir celui qui se posait tant de questions, qui était une énigme pour lui-même et pour les autres, une énigme que l’auteur devenu célèbre tient à rester. « Cela fait des années que j’essaie d’être aussi mystérieux, indicible, réservé qu’on puisse l’être ». Si, dans sa formation d’écrivain, le narrateur doit beaucoup à toutes sortes d’auteurs, de Rimbaud à Mallarmé, de Nerval à Gracq, de Flaubert à Perec, de Jules Renard à Nabokov, de Proust à Scott Fitzgerald, il admet avoir contracté une dette particulière envers Marguerite Duras qui, voyant le néophyte rêvant d’écrire un roman, lui donne une liste de recommandations à suivre pour réaliser ce projet, recommandations du genre « Facteur temps », « Registre linguistique » ou « Style », recommandations qu’il va tenter de suivre en rédigeant « La lecture assassine » qui pourrait tout aussi bien s’intituler « Pipe et désespoir », livre vénéneux et cruel mettant en scène un « funèbre début littéraire ».

Par désespoir de n’être rien, « l’écrivain pédant qui cachait sa fragilité de débutant » va se vêtir de noir, acheter des lunettes rondes et une pipe pour ressembler à Sartre qu’il a entrevu au Flore, prendre place sur la terrasse des bistrots pour faire semblant de lire les poètes maudits et pour jouer à l’intello. C’était sa manière d’agrandir le monde minuscule dans lequel il était né. Ce jeu avec les rôles, les simulations et les impostures entraîne une série de questions: « Le réel existe-t-il vraiment? », « Peut-on vraiment voir quelque chose en vrai? » ou « Que voyons-nous quand nous croyons voir quelque chose en vrai? »

 

@Cartier-Bresson

Or Paris, le narrateur a le sentiment de l’avoir vu « en vrai ». Il connaît la plupart des lignes de métro, des noms de rues, des itinéraires de bus, des cafés, des cinémas « Art et essai », des musées, des parcs publics. L’étudiant espagnol antifranquiste devenu adepte de la gauche radicale dans la ligne situationniste de Guy Debord (qu’il n’a jamais lu), cet étudiant fait tout pour se sentir d’extrême gauche alors qu’il ne se sent guère attiré par la politique en soi, activité qu’il trouve peu stimulante, voire répugnante. Que serait-il advenu du fragile débutant s’il avait approfondi un engagement politique, lui qui avait besoin de « détenir un secret et d’être parfois méchant, de se sentir pervers, d’avoir l’impression d’être à l’intérieur de lui-même très différent du situationniste qu’il était à l’extérieur, d’avoir quelque chose de Jekyll et de Hyde ».

 

@Cartier-Bresson

J’aime les livres où l’on voit l’auteur au travail, où on le voit s’efforçant de retrouver un souvenir, où on le voit interrompre son récit puis le reprenant en variant les registres, en brisant la chronologie pour passer du narratif au réflexif. Dans le livre que Vila-Matas compose sous nos yeux, on le voit choisir les souvenirs qu’il utilisera comme matériaux pour l’écriture pleine de surprises qu’il proposera au lecteur. Ce qui est une chance, « parce que les surprises, le tour inattendu, la phrase qui se présente à point nommé sans qu’on sache d’où elle vient constituent le fantastique petit coup de pouce qui maintient un écrivain en activité ».

« L’écriture est un événement, disait Kertész, si elle est simplement la rédaction muette de ce que j’ai pensé au préalable, elle ne serait pas du tout dangereuse ». En mettant en scène de manière distanciée et ironique ses sombres années d’apprentissage à Paris, en multipliant les focales, en brisant l’illusion romanesque, en refusant tant la fiction pure que l’autobiographie sincère, Vila-Matas nous propose de visiter son laboratoire intime, visite au cours de laquelle il essaie de répondre à la question « Pourquoi on écrit? » Lui revient alors à l’esprit une phrase qu’il sait par coeur et que Duras aurait écrite presque à la fin de ses jours: « Nous les écrivains, menons une vie très pauvre: je parle des gens qui écrivent pour de bon. Je ne connais personne qui ait moins de vie personnelle que moi ».

 A.M.

Enrique Vila-Matas: Paris ne finit jamais, Bourgois, 2004

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