Le Passe Muraille

Amarcord napolitain

Sur Le jour avant le bonheur d’Erri De Luca

par Claude Amstutz

L’auteur de Trois Chevaux et de Montedidio nous raconte ici dans le Naples de l’après-guerre, l’histoire d’un orphelin qui, sous la protection généreuse et attentive du concierge de l’immeuble – Don Gaetano, orphelin lui aussi – distille ses souvenirs d’enfance, puis, adulte, deviendra le narrateur de cette histoire troublante. Il se remémore ses années d’école où il y avait les pauvres et les autres, ceux dont on rasait la tête à cause des poux et les autres – enfants de familles aisées – qui gardaient leurs cheveux tout au long de l’année.

Deux événements, au cours de cette période, vont bouleverser sa vie. Le premier, quand par curiosité il pénètrera dans une grotte, en réalité un entrepôt de contrebande avec un lit de camp et des livres où Don Gaetana avait caché un Juif pendant la guerre. Dans ce lieu naîtra sa passion pour les livres, avec la complicité du libraire du village, Don Raimondo, qui lui en prête-ra gratuitement, à condition qu’il lui partage ses impres-sions de lecture.

Le second événement surgira lors d’une partie de football, quand il apercevra, derrière un balcon, une fillette de huit ans, Anna, aux yeux écarquillés et dont la pensée ne le quittera jamais: «Devant les buts à défendre s’étalait une mare, due à une fuite d’eau. Au début du jeu, elle était limpide, je pouvais y voir le reflet de la petite fille à la fenêtre, pendant que mon équipe attaquait. Je ne la croisais jamais, je ne savais pas comment était fait le reste de son corps, sous son visage appuyé sur ses mains.»

Dix ans plus tard, il la retrouvera mais, fréquentant un jeune de la Camorra en prison, Don Gaetano tentera bien de l’avertir du danger, mais l’adolescent passera outre. Ainsi, réunis une seule fois pour le meilleur et pour le pire, nos deux tourtereaux connaîtront leur premier acte d’amour, comme une dette payée au désir de leur enfance, mais aux conséquences irréversibles. Je n’en dis pas davantage: Vous les apprendrez en chemin!

«Le jour après le bonheur, j’étais un alpiniste qui titubait dans la descente», dira notre amoureux…En marge de cette délicate musique du cœur, ce roman, par la voix de Don Gaetano, témoigne de la douleur et de la dureté des temps de guerre à Naples – où moururent davantage de civils que de soldats – dont le narrateur, par son écoute attentive, fidèle, admirative, deviendra le témoin indirect.

C’est aussi l’histoire d’une ville, d’une appartenance, d’un code d’honneur qui peu à peu deviendront un reflet unique de l’âme de notre héros.

«À Naples, le soleil aime ceux qui vivent en bas, là où il n’arrive pas. Plus que tous, il aime les aveugles et leur fait une caresse spéciale sur les yeux. Le soleil n’aime pas les adorateurs qui se mettent à nu sous son abondance et s’en servent pour colorer leur peau. Lui veut réchauffer ceux qui n’ont pas de manteau, ceux qui claquent des dents dans les ruelles étroites. Il les appelle dehors, les fait sortir de leurs petites pièces froides et les frictionne jusqu’à ce qu’ils sourient sous la chatouille. (…) Les vitres sont ses marches d’escalier, la lumière les descend par amour pour toi. C’est signe que le soleil te protège…» parole de Don Gaetano!

Et de protection, justement – un couteau offert par le vieil homme – notre héros en aura besoin pour grandir dans la douleur et laver son honneur, à la napolitaine…

Ce livre enchanteur rappelle beaucoup son chef d’oeuvre – à mon sens – Tu, mio, l’histoire d’un adolescent de seize ans qui découvre la mer, l’amour et la guerre auprès d’un pêcheur.

C. A.

Erri De Luca, Le Jour d’avant le bonheur, trad. Danièle Valin, Gallimard, 2010, 137p.

Tu, mio, Rivages, 1998

(Archives PM, No, 

 

 

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