Le Passe Muraille

Au coeur de l’opacité africaine

Le Pont, roman de Jean-François Sonnay,

par René Zahnd

Une centaine de civils massacrés avec méthode, dans un village nommé Kilimangolo, au fin fond d’une Afrique pas très éloignée du cœur des ténèbres de Conrad: voilà le point névralgique du nouveau roman de Jean-François Sonnay. Davantage qu’une dénonciation des violences ou de la barbarie, le livre se pose en réflexion étayée sur les relations Nord-Sud, sur les stigmates post-colonialistes, sur la difficulté à se comprendre, sur le problème qui semble insoluble d’une justice qui serait partout la même, sur cette anguille insaisissable qu’est la vérité.

L’histoire se déroule en Afrique de L’Est, dans la région des Grands Lacs, si souvent en-sanglantée par des guerres civiles, des massacres ou de brusques flambées de violence que, vu de notre Occident «civilisé», on explique souvent par de commodes causes raciales.

Deux pays reliés par un pont de ferraille dont la nature se charge d’user les fondements se font face: le Pays des Hommes et le Pays des Sages. On sent qu’entre eux, la haine est à fleur de frontière, prête à exploser, mais surtout que certains personnages s’y entendent pour l’entretenir, parce qu’au fond elle sert leurs intérêts. Ne jamais oublier cette question, semble nous chuchoter Sonnay: à qui profite le crime?

Le récit n’a rien de linéaire. Il se développe sous une forme polyphonique. Chaque personnage ressortit à un archétype. Le garde-frontière Ildefonse, qui officie sur le fameux pont, est l’exemple même de ces Africains qui se «débrouillent», malins et com-binards, sans se poser trop de questions (elles pourraient être fatales). Le jeune Joss Vanhove est un journaliste pour qui la déontologie et la recherche de la vérité ne sont pas de vains mots. Il part mener l’enquête et se ramasse l’opacité du réel en pleine figure. Recherché comme criminel de guerre par les tribunaux européens, le général Abel pose une main sur la Bible et l’autre sur une kalache, se déplaçant dans la jungle en pick-up et truffant ses proférations de références à Dieu – n’est-ce pas Lui qui détient la Vérité? Aujourd’hui domestique dans une maison de maître sur les rives lémaniques, Alida fut pourtant femme de ministre. Deux fois mariée, deux fois veuve, elle a emmené son fils aîné et rêve de regroupement familial. Il y a encore Pierre, caricature de l’Helvète assis sur ses valeurs patriotiques et libérales, qui traîne depuis des décennies une amitié de jeunesse avec Jean Von Kaenel, dont la figure est peut-être la clef de voûte du roman: un Suisse né en Afrique, qui y a développé mille affaires, fait cent fois fortune et autant de fois faillite, qui connaît tout le monde, toutes les ficelles, sans doute filou comme pas deux mais attachant en diable, et qui finit mitraillé au fond de la jungle.

La réalité de l’Afrique est complexe. La grande force du livre de Sonnay est d’approcher cette complexité, de dessiner le labyrinthe des imbrications souterraines, des enjeux aussi bien politiques qu’économiques. Et finalement, en s’appuyant sur une éphémère loi belge de compétence universelle, qui donnait le droit de juger «les crimes de guerre, crimes de géno-cide et crimes contre l’humanité, quel que soit l’endroit du monde où ils avaient été commis et quelle que soit la natio-nalité des auteurs présumés ou des victimes», une sorte de Tribunal utopique muselé par les puissants de ce monde, le livre propose une réflexion sur la question de la justice, ou plutôt du jugement: celui des instances officielles, mais aussi celui de chacun. Sonnay ne le fait pas en essayiste, mais en romancier capable de restituer des personnages, des émotions, tout en développant une réflexion aujourd’hui fondamentale, nourrie par son expérience de voyageur au long cours.

R. Z.

Jean-François Sonnay, Le Pont, Bernard Campiche, 2009, 272p.

(LE PASSE-MURAILLE N° 77 JUILLET 2009)

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