Le Passe Muraille

La logique folle d’un nouvelliste

 

Entretien avec Fabrice Pataut 

à propos du recueil de nouvelles Un jeudi parfait 

Par Françoise Spiess

Fabrice Pataut, vous êtes philosophe et nouvelliste. Vous avez séjourné longtemps aux États-Unis, travaillé en Allemagne, et vous êtes chercheur au CNRS. Vos recherches portent, entre autres, sur la philosophie des mathématiques et la philosophie du langage. Vous avez écrit des romans et des nouvelles, vous avez reçu le prix de la Nouvelle de l’Académie française, vous aimez collaborer avec des peintres. À grands traits,  voilà tracé votre parcours.

On le retrouve dans ce recueil de nouvelles, par ailleurs peu autobiographiques. Leurs titres nous font voyager, du Luxembourgaux japonaises usines Tobakulari, de l’évocation d’un monde poétique façon Verlaine ou Rohmer (Rêverie à la plage, Promenade sentimentale),en passant par le questionnement (Qui assassinera Perenfeld ?) ou l’inattendu (Coups de feu et pommes de terre, L’amateur d’oreilles), de la Bible (Les fils de Joseph), à la mythologie (Narcisse).

Vous vous expliquez dans le dix-huitième texte du recueil sur l’origine de ces nouvelles. Leur écriture s’étale dans le temps et l’espace. Vous parlez à ce propos de « la réapparition salutaire de nouvelles anciennes plus ou moins remaniées ».Elles sont inspirées par le titre d’un roman qui n’a jamais vu le jour, par un tableau ou un livre aimé ; certaines sont parues dans des revues. Vous revendiquez néanmoins la cohérence qui les lie. Vous écrivez : « Ce qui compte est qu’il y a des affinités, des concordances, des incestes », puis« c’est la même chose que nous retrouvons à chaque fois, la même jalousie, la même erreur, le même regret, le même amour déformés par les changements de temps, de lieu, et de décor ».

Cette distorsion dont vous parlez, cette diffraction, c’est ce qui vous intéresse ? Dire à l’infini, dans toutes les variations possibles, la même terrible aventure de l’humanité, des rapports humains , « rester fidèle à cette contradiction : la survivance de la tendresse sans faille face à son effacement mécanique et répétitif» ?

Fabrice Pataut: – Le dernier texte du recueil, qui retrace l’origine souvent incertaine et chaotique des textes précédents, se lit lui-même comme une nouvelle ; il raconte une histoire. Il fait également voyager le lecteur, bien que son titre n’en évoque pas la possibilité. Son écriture a fait face aux mêmes difficultés quant au choix des mots, au rythme des phrases, à la prosodie ; comme toujours, il est question d’intensité, de mesure et de quantité. Et comme souvent dans les nouvelles au sens propre, il y a une énigme, un retournement, une aporie. C’est sans doute également en ce sens que, comme vous le dites, on retrouve ici mon parcours.

Je suis content que vous soyez sensible à la question du voyage, notamment en ce qui concerne les titres, et à la question de l’évocation poétique. Après tout, certaines de ces nouvelles, notamment Rêverie à la plage, sont ni plus ni moins des poèmes en prose. Luxembourg… Peut-on vraiment rêver d’aller au Luxembourg ? Pourquoi pas.

La répétition de l’erreur, de la jalousie, du sentiment amoureux, tend à faire penser que c’est la même chose exactement qui se répète, dans une sorte d’éternel retour. On peut bien sûr être amoureux de diverses manières, décliner des genres de jalousies, être coupable de toutes sortes d’erreurs. D’où une sorte de paradoxe : plus nous analysons le sentiment amoureux, la jalousie, l’errance, plus nous identifions des ressemblances, plus nous repérons des airs de famille, les points communs, bien que nos expériences personnelles aient leur qualités propres. Il y a là une sorte d’opacité : rien ne nous assure que nous sommes amoureux comme le sont les autres, que nos croyances fautives ou nos erreurs sont identiques à celles d’autrui et que les ressemblances que nous croyons identifier sont plus que superficielles.

– La moitié des nouvelles ont un narrateur qui dit « je » — narrateur des plus divers, du jeune détenu à l’homme-robot. Presque toutes alternent récit et dialogue. Certaines contiennent des adresses directes au lecteur.Elles sont de longueurs très inégales, d’une demi-page (High society)à trente pages(Luxembourg). On est donc face à un patchwork irrégulier. Les points de vue narratifs changent, et même le genre littéraire. Ainsi, High Societypourrait s’apparenter à une chronique journalistique mondaine dénonçant la corruption de cette High Society, tandis que la première nouvelle, Coups de feu et pommes de terre, tout en dialogue, ressemble, elle, à un court texte de théâtre.

Cette diversité narrative est un des charmes du livre. Le lecteur avance comme sur une route accidentée qui traverserait le monde, en zigzagant du plus sordide au plus raffiné. Êtes-vous d’accord avec cette analyse ?

– Oui. Parce que le raffiné et le sordide ont partie liée. Ce sont de bons amis, toujours prêts à préparer un mauvais coup, ce dont un observateur attentif du monde peut se convaincre en le traversant tout droit, sans du tout zigzaguer.

Quant à la diversité narrative, un des éléments-clés de l’écriture et du rassemblement de ces textes en un recueil tient précisément dans la question de savoir si il doit y avoir une adresse directe au lecteur, dans quelle nouvelle, et à quel moment, ou bien si il vaut mieux parler à la troisième personne. Ce n’est pas seulement une question de style ou de ton. L’adresse au lecteur n’indique d’ailleurs pas nécessairement la recherche d’un témoin ou d’une intimité. Elle peut avoir l’effet contraire de la distance et même du refus. Par parité, il me semble que malgré toute la distance aseptisée, en grande partie ironique, de la nouvelle japonaise, nous éprouvons de la compassion pour VGX-213.

– Vous maitrisez l’art de la narration et dususpense. Ainsi, dans Un jeudi parfait,le dévoilement de la vérité vient peu à peu et nous surprend au point de nous prendre à la gorge. Vous avez le sens du détail qui dévoile le personnage, comme dans Qui assassinera Perenfeld ? Coups de feu et pommes de terre, ouUn jeudi parfait.Qui assassinera Perenfeld ?ouLes Bonbons cubains sont autant denouvelles construites comme des nouvelles policières. Accepteriez-vous cette dénomination ?

– Volontiers. La bonne construction policière est virtuose. Il y a souvent, dans l’intringue policière, un conflit entre un engrenage mécanique et un hasard incontrôlable. C’est également ce qui se passe ici. Soit les circonstances particulières aggravent la situation originelle, soit le hasard résoud l’énigme au moment le moins attendu.

Et puis, il y a la question de la complexité d’une énigme policière. Pour emprunter des exemples au cinéma, il y a une gradation entre l’épure (Le cercle rouge de Melville) et l’extrême complexité (The Big Sleep de Hawks). Entre les deux, il faudrait peut-être compter M le maudit ou Family plot, bien que Lang et Hitchcock ont chacun à leur manière détourné le genre.

Le dévoilement de la vérité est propre à la fois au genre policier, au roman d’apprentissage, à la fable et au conte moral. L’inattendu, l’étonnement, doit provoquer un plaisir très particulier : celui de savoir enfin ce qu’il en est, et celui, concommitant, d’avoir été manipulé par le narrateur. Il y a là une complexité, et peut-être même une duplicité de sentiments et d’émotions, qui me plait.

– L’humour peut prendre des formes diverses dans vos nouvelles. Il y a tout d’abord les jeux sur les mots et avec les mots ; la langue, donc, qui se déploie comme une matière ludique. Ainsi, vous vous amusez beaucoup avec les jeux de mots dans la première nouvelle, Coups de feu et pommes de terre,autour de la purée Flodor et du lait Candia, ou encore avec les mots qui tournent autour du champ lexical deremplirdans la nouvelle du même nom. Quant àL’amateur d’oreilles,il s’agit d’une divagation sur les mots, les expressions, d’un corps à corps de l’auteur avec les mots. Et cette nouvelle, précieuse et drôle, se termine par « merde », pied de nez à toute cette préciosité qui précède. On peut rapprocher cette nouvelle de Rêverie à la plage, rêverie sur les doigts de pied d’une femme, amusante et charmante. Vous avez, n’est-ce pas, cette belle appétence pour les mots ?

– J’écris avec des mots, pas avec des idées. Les mots ont une matière, à la fois sonore, musicale, et plastique. Il me serait extrêmement difficile de dissocier le sens des mots que j’entends utiliser de leur sonorité. Et puis, bien sûr, il y a leur histoire, une histoire qui nous précède et dont nous ne sommes pas responsables, l’histoire de leur utilisation par d’autres écrivains, et cela est également intimement lié à leurs caractéristiques phonétiques, à la manière dont, à la lecture, nous devons prononcer un mot écrit sur la page, parfois avec difficulté ou réticence, parce qu’il est emblématique de tel ou tel auteur et que nous l’utilisons à notre tour.

L’oral, le nasal, etc., il en est question, finalement, dans L’amateur d’oreilles. Vous trouvez Rêverie charmante et amusante… L’expérience dont elle est tirée était tout le contraire. Enfin, bon… ce« merde »final de L’amateur(qui aurait pu avoir sa place dans Rêverie) est débarassé de sa grossièreté. Il n’est ni brutal, ni indélicat, ni vulgaire. Il gagne au contraire une sorte de civilité, et même, je crois, de distinction, voire de hauteur. On découvre, mais à la fin seulement, qu’il était là tout du long, au bord des lèvres, et qu’il a dû faire quelques efforts pour s’élever et s’en échapper sans faire d’esclandre.

– L’humour apparaît aussi dans toute sa gamme. Il est parfois léger, comme avec la recette de la lieberstorte dans la nouvelle du même nom, à laquelle s’affairent parents et enfants dans une délicieuse image d’Épinal. Mais les relations humaines, et tout particulièrement les relations amoureuses, sont l’occasion d’exercer un humour parfois noir, voire morbide, comme dans Un jeudi parfait, parfois aussi plus souriant comme dans Les bonbons cubains. Ces divers registres de l’humour que vous maniez avec dextérité, sont un des attraits du livre. Diriez-vous que c’est l’humour avec lequel vous regardez vos personnages qui les sauve du désespoir ?

– J’aurais tendance à penser que le vrai désespéré se refuse à tout sauvetage. Je ne vais pas en faire un adage du genre On ne sauve jamais personne du vrai désespoir. Mais quand même, si vous avez perdu tout espoir, comme Yvonne dans Un jeudi parfait, ou peut-être comme le meurtrier quasi-professionnel de Coups de feu et pommes de terre, qu’est-ce que l’humour pourrait bien vous apporter ?

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Bien sûr, l’humour est, dans ces deux cas de figure, extérieur. C’est quelque chose qui est bon pour la santé du lecteur et dont les protagonistes, les créatures de l’auteur, n’ont que faire. Le bon lecteur se laisse mener par le narrateur. Si le narrateur a décidé de traiter de désespoir de manière humoristique, ses personnages ont-ils légitimement le droit de se plaindre ? Ma manière de faire consiste à leur refuser ce droit, en particulier dans les nouvelles de ce recueil, peut-être plus encore que dans les nouvelles des recueils précédents. Je leur mets la tête dedans et leur recommande de regarder le désespoir droit dans les yeux. J’exige qu’ils prennent leurs marques. La perte de l’espoir contient des éléments divers et parfois contradictoires : l’insistance sur le passé, la croyance du désespéré qu’il est une victime en possession d’une vérité, croyance souvent liée à la conviction qu’il n’en existe aucune. Il y a, dans le culte de la détresse, une adoration de l’affliction et du mutisme.

– L’étrangeté pourrait être le fil conducteur de vos nouvelles. Ainsi, dans Le veau d’or, ce récit flamboyant dans lequel l’homme bon meurt de toucher le veau d’or, ou dans Qui assassinera Perenfeld ?, une nouvelle étrange et étouffante, construite sur l’implicite et écrite de telle façon que le lecteur ressent le malaise du personnage central, le jeune Brad. C’est une nouvelle sur l’illusion des apparences. Étrange nouvelle encore que Les usines Tobakulari,où les enfants sont enlevés pour devenir des esclaves et se voir implanter des organes nouveaux à chaque défaillance. Monde monstrueux d’où toutes les émotions ont disparu, où tout le passé doit être effacé, écrite dans une langue qui exclut tout pathos, une langue robotique et sans affect. La nouvelle Les bonbons cubainscommence de façon très réaliste et se termine comme une nouvelle fantastique, avec une fin diabolique. Vous aimez flirter avec le fantastique et nous plonger dans l’étrangeté, n’est-ce pas ?

– C’est le fantastique qui fleurte avec moi et, pour ne rien vous cacher, avec la réalité en général. Je n’ai pas l’impression d’avoir droit à un traitement de faveur. L’aspect flamboyant du Veau d’or, l’éclat, le scintillement, l’Orient flaubertien, voilà le sujet de la nouvelle.

Quant aux aventures de Perenfeld, qui sont la suite de celles relatées il y a quelques années dans Le Cas Perenfeld, ce sont celles d’un homme qui a dû faire des choix terribles, qui est passé de la Roumanie de la guerre et des camps aux États-Unis des années cinquante pour se refaire.

J’ai rencontré deux ou trois Brad aux États-Unis, des jeunes gens athlétiques très intransigeants sur la question de la responsabilité et du devoir de mémoire. J’ai également croisé un Sam, un seul, finalement très proche du Sam de ma nouvelle, qui avait une conception de l’histoire américaine, notamment de l’Amérique comme terre de refuge et d’oubli, radicalement opposée à celle des Brad qui faisaient du sport d’équipe et portaient des shorts l’hiver. Il y a là un conflit, non pas tant de générations que d’intérêts, un conflit quant à la question de savoir jusqu’où l’histoire au sens large nous construit, jusqu’où nous pouvons ou devons aller pour justifier nos choix, jusqu’où nous sommes libres en tant qu’individus inscrits dans l’histoire d’isoler certains éléments du passé, de leur prêter une pertinence, ou au contraire de la leur dénier.

– La mort, les crimes les plus inattendus sont très présents. Ainsi, dans la première nouvelle, Coups de feu et pommes de terre,un jeune détenu raconte comment il a tué sa mère quand il avait deux ans et sa sœur quand il en avait dix. Promenade sentimentale, nouvelle hilarante et grinçante, se termine par le meurtre d’un enfant. Vos personnages ne sont pas des enfants de chœur, par exemple un dépressif s’entiche d’une femme… au point de se débarrasser de son fils !L’idée du pardon traverse vos textes, mais les héros semblent n’éprouver cyniquement aucun regret : « j’ai toujours refusé d’être pardonné », dit le héros de Coups de feu et pommes de terre. Montrer cette violence des rapports humains a bien été une de vos préoccupations ?

– Les enfants de chœur n’existent pas ; peut-être dans quelques rares paroisses d’un genre aseptisé, mais j’avoue ne pas les avoir fréquentées. Le monde, malheureusement, est plein de gens qui ont des regrets. Quant au pardon, je lui coupe volontiers l’herbe sous le pied. Pourquoi le pardon ? Qui a le droit de l’accorder ? Les personnages auxquels vous faites allusion sont étrangers au pardon. Pour croire au pardon, il faut croire à la faute, mais ni le prisonnier en quartier de haute surveillance, ni le skieur de Val d’Isère ne s’estiment responsables ou fautifs. Loin de là. Ils suivent leur voie, rien de plus. Ils vont là où il est dicté qu’ils iront, selon une logique qui leur est propre et dont la seule justification est finalement une question de bon vouloir arbitraire.

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Quant aux rapports humains, ils sont violents par nature, je crois parce que la plupart du temps, pour réaliser un certain but, nous devons agir sur les autres ou les faire agir contre leur volonté, et que le moyen le plus direct ou le plus efficace pour y parvenir est d’employer la force, ou en tout cas, une forme ou une autre de coercition.

– Luxembourg est la plus longue des nouvelles. Elle est bâtie sur un long suspense entretenu par Anna, la petite fille de la famille, qui élabore de multiples scénarii pour expliquer la présence incongrue d’un couple de français dans le chalet de vacances de la famille. Le lecteur, pris d’une angoisse diffuse, va croire à la liaison du frère avec la française, puis du père avec la même française, pour apprendre enfin qu’il s’agit de la liaison ancienne de la mère de la française avec le père, liaison interrompue par le machiavélisme de la même française alors petite fille. Les enfants ne sont pas de tendres agneaux, ils sont pervers et machiavéliques comme aussi dans Coups de feu et pommes de terre. Vous privilégiez cecynisme parce qu’il concourt au malaise diffus que provoque vos nouvelles ?

– Je ne parlerai pas de cynisme. Le cynisme est une forme de nihilisme, à la fois apathique et jubilatoire, souvent comique. Anna n’est pas cynique ; elle est doucement machiavélique, pourquoi pas… Mais surtout, elle cherche à savoir et, comme Œdipe en son temps, plus elle cherche, moins elle trouve ; jusqu’à ce que le hasard lui offre sans ménagemenet la vérité toute crue.

Le cynique, au contraire, est celui qui se dit : à quoi bon se poser des questions puisque la réalité nous montre à l’évidence qu’elle sont inutiles et nous donne la réponse sans qu’on ait à se creuser la tête ? Diogène était le chef de cette tradition grecque créée par Antisthène. Un bel exemple est celui de la réponse cynique à l’histoire d’Achille et la tortue. Pourquoi se demander si Achille peut rattraper la tortue, pourquoi essayer de montrer l’irréalité du mouvement puisque, bien sûr, Achille va rattraper la tortue ? D’ailleurs il la rattrape, je vous l’avais bien dit. C’est passer complètement à côté de la question.

Les cyniques prônaient l’abstinence et l’autosuffisance. Ce n’est pas le cas d’Anna, meilleure philosophe, je crois. Elle veut savoir à tout prix. Elle croit aux raisons. L’abstinence intellectuelle n’est pas sa tasse de thé.

– Trois fenêtres n’est pas vraiment une nouvelle. Chaque fenêtre — la fin de l’adolescence et l’envol vers Los Angeles, l’évocation conjointe d’un ami mort et de l’hésitation sexuelle, la révélation amoureuse, et enfin l’hymne à la femme aimée — marque une irruption, une rupture dans une vie adolescente. Vous dites que c’est un texte qui contient les autres. Est-ce parce que ces ruptures sont de celles qui décident d’une vie ?

– Oui et non. Oui, parce que, comme vous le faites très justement remarquer, ces ruptures décident d’une vie et que les nouvelles du recueil saisissent toutes, d’une manière ou d’une autre, un homme quelconque, une femme jalouse, un cyborg, un compositeur, qui doutent, à un tournant crucial de leur vie. Non, parce que Trois fenêtrescontient les autres nouvelles non pas comme une possibilité qui se réalise, ou un germe qui viendra à maturité, mais plutôt comme un résumé qui contient les parties et les articulations d’un travail plus long. C’est donc, une fois de plus, une question de style, d’épure, de raffinement.

Genet auteur du Miracle de la rose oue ici un rôle central. C’est à mon sens l’un des plus beaux livres de la littérature française du XXème siècle, un des plus achevés, des plus personnels, des plus clairs sur la gloire, la majesté et l’immaturité — des thèmes qui me sont particulièrement chers.

– Un Jeudi parfait, qui donne son titre au recueil, est peut- être la plus cruelle de toutes. Elle évoque le pèlerinage hebdomadaire d’une mère sur la tombe de son fils et se termine sur le suicide annoncé de la mère et l’abjection d’Albert, le responsable du cimetière à qui la mère confie cette tombe maintenant qu’elle ne sera plus là pour s’en occuper, et qui, cyniquement, va utiliser l’argent à des fins personnelles. Cette trahison, cette absence d’empathie, est-ce pour cela que vous en faites la nouvelle emblématique du recueil ?

– Remarquez qu’Albert a toute l’empathie qu’il faut pour la mère d’Yves depuis des années. Il trouve Yvonne étrange, il a du mal à la comprendre, mais il s’est habitué à elle. C’est ellequi détruit cette bienveillance un peu bonhomme, sans s’en rendre compte, par le ton qu’elle adopte pour s’adresser à lui en ce dernier jeudi, par un simple mouvement de main. Tout s’efface en un très court instant. Il suffit pour cela qu’elle s’empare d’un stylo sur le bureau d’Albert, signe un chèque faramineux et lui offre des petites explications méprisantes : «Je ne vous achète pas», « J’ai bien trop de respect pour vous »,qui disent dans l’esprit d’Albert exactement le contraire. Quant au choix du titre du recueil, nous avons pensé avec l’éditeur qu’il était emblématique d’une ambiance générale.

– Une nouvelle nous plonge dans la musique, Giacomo.  La vie de Puccini y est évoquée, ou tout au moins la partie de sa vie qui s’est déroulée dans un petit village où le narrateur a décidé de se cacher.  Là encore, l’évocation oscille entre l’humour, autour du personnage d’Alberto le chauffeur, et la cruauté. On sent cependant combien le personnage du musicien menacé — dans un rêve du narrateur — par la musique dodécaphonique de Schoenberg, est fragile. Serait-il l’image de la fragilité de l’artiste dans un monde qui ne le comprend plus ?

– Tosca est une perfection musicale et dramaturgique. Moïse et Aaron aussi. Mais voilà, il y a d’un côté la musique qu’on peut chanter pour soi, qu’on peut fredonner, que vous entendez en Italie au marché ou au restaurant, et celle qui ne résonne pas du tout de cette manière à l’intérieur du corps, qui ne passe ni par la gorge ni par la poitrine. Son souflle est ailleurs. C’est une autre musique, moins agréable à l’oreille et qui séduit différemment. J’ai l’impression qu’elle descend en nous plutôt qu’elle ne monte, si vous m’autorisez cette manière de parler maladroite. C’est cela le sujet de la nouvelle, cette opposition insoluble.

– Pour parler de vos nouvelles, on pourrait, je crois, évoquer Carver. Même malaise, même humour, même cynisme, même évocation des gens ordinaires, même brièveté. D’autre part, vous revendiquez aussi votre proximité avec Michel Lambert.  Acceptez -vous ces filiations ?  

– J’admire beaucoup Carver, même avec les coupures imposées par Gordon Lish qui lui ont donné ce style court et percutant — lequel a fait croire, notamment à l’étranger, que les Américains contemporains donnaient forcément dans le genre efficace et social. Carver est éminemment poétique, parfois comme Ashbery, sans doute en moins cérébral. Lambert est un autre merveilleux écrivain de nouvelles, peut-être plus triste, en tout cas tout aussi sombre et drôle à la fois.

Je crois que mes filiations sont assez claires dans ces dix-sept nouvelles : Proust, Gide, Genet, Gombrowicz, Cortázar, Piñera, Nabokov. Je le lis, les relis sans cesse, ne m’ennuie jamais, bien au contraire. Ils me sont restés incroyablement fidèles…

 

Nota bene:  Françoise Spiess, ancienne élève de l’École normale supérieure et de l’École nationale supérieure des beaux arts de Paris, est peintre, plasticienne et écrivaine. Elle est la créatrice du prix Alain Spiess et de la Biennale d’Art de Gentilly. Elle collabore régulièrement aux collections Folio + Collège, Folioplus classiques, Entrer en matière, et Les petits carnets d’écriture aux éditions Gallimard. L’ensemble de ses travaux plastiques (peintures, petits formats, œuvres sur papier, dessins, livres d’artistes et collages) est présenté sur le site http://www.francoisespiess.fr.

Fabrice Pataut est chercheur au Centre national de la recherche scientifique. Ses nouvelles, d’abord publiées en traduction portugaise (As Ostras e Outros Contos, Livros do Brasil, 2000), ont ensuite été publiées par les éditions Buchet/Chastel (Trouvé dans une poche, 2005) et Pierre-Guillaume de Roux (Le Cas Perenfeld, 2014, et Un jeudi parfait, 2018). Il a reçu le prix de la Nouvelle de l’Académie française pour le recueil Trouvé dans une poche. Il a également collaboré avec le peintre Gilles Ghez ; dernière publication commune : Narcisse(Manière noire, 2016).

(L’entretien a eu lieu en public à l’occasion d’une signature à la librairie Delamain, à Paris, le 6 juin 2018.)