Le Passe Muraille

Brèves de mémoire

À propos d’Une photo existe, de Jacques-François Piquet

par Francis Vladimir

“Tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut”… ( Jacques le fataliste – Denis Diderot )

Onze portraits. Autant d’aquarelles qui teintent le recueil de Jacques-Francois Piquet d’une couleur sépia de celle qu’on voit apparaître dans un film lorsque le souvenir se réintroduit dans une pièce étrangement silencieuse pour en réveiller la vigueur d’antan. Un film à la Ettore Scola, – Une journée particulière  – tout en sobriété et en pudeur. Où tout vit pour mieux s’estomper. Ici ce sont des photographies qui s’insèrent, en très courts instants, dans la trame filée autour des personnages du récit. Succession de brèves où en une vingtaine de pages tout est dit de la vie, des attentes, et des engloutissements. Aucune chute autre que la mort ou l’attente, à l’exception de la dernière,  avec en prime le souvenir que le narrateur réactive, à charge et à décharge, pour retracer la silhouette, les rencontres, l’itinérance, la fin.

Chacun des onze personnages se donne à lire en des temps troublés, de la Grande Guerre pour le père Kerval, au temps d’aujourd’hui, pour son fils putatif Jacques. La plupart ne sont plus. Reste le  témoignage par les mots.

 

Jacques-François Piquet

Jacques-François Piquet travaille la langue. Justesse  au cordeau. Subtil équilibre entre l’écriture et la portée du dire. Machiavélisme des temps, quand les maux du XXème affleurent et dévastent et que l’auteur s’essaye à subvertir. Totale réussite. L’écrivain J-FP, dès lors qu’il ouvre chacun des récits, serre au plus près ses personnages. Il les campe avec sobriété, une économie de moyens qui fait  l’étoffe de son écriture. Il écrit du bout des lèvres, avec sa voix d’écrivain, des mots porteurs des silences, des douleurs, des espérances mortes-nées, pour ne pas déranger plus qu’il ne faut. Dire le peu de l’histoire, les bribes qui en font le tout. Dans les mailles du filet nous sommes pris, enserrés, à notre tour, mine de rien. Avec peu, quotidien enveloppé des brumes de la réminiscence, l’auteur construit nos émotions, une proximité dont on peine à se défaire, le livre refermé. Ces êtres, de chair et de lumière éteintes, deviennent de vieilles connaissances, méconnues trop longtemps. Par le désir de littérature J-FP les met sous le projecteur de leur propre histoire et de notre lecture. Éclairage tamisé, toutefois, car l’auteur s’emploie avec délicatesse, tendresse, regret, à atténuer toute violence crue, non pour la proscrire, la tenir à distance, mais parce qu’il l’inscrit dans le passage du temps qui, du temps passé mis sous le tapis, le temps oublié, deviendra le temps retrouvé du livre et des lecteurs. Regard où l’acuité et la finesse humaines retranscrivent les lignes de force de ces existences banales, transparentes, apeurées, fracturées, parce que ces êtres appartiennent au nombre de ceux qui, au départ, avaient des raisons de refuser la vie. Des êtres en dedans d’eux-mêmes avec leur violence intérieure ( le père Kerval, Aristide Mozac) , blessés dès l’abord et à l’origine, par manque, indifférence ou différence, folie apparente, cachée ( Marie Doutreligne, Lise Wanaverbecque), l’innocence et la honte ( Marie-Anne Pluchard)  mais aussi par visée et rédemption artistique ( Serge d’ Ormoy, John Carmichaël, le faire œuvre titanesque et d’identification d’Aristide Mozac), par effacement de soi et au monde, le vide ( Agnieszka Sorek, Simonne Manier), l’obsession ( Daniel Baumann). La blessure de vie, morsure infligée à la naissance, avec laquelle il faut faire et se débattre, l’objet de chacune de ces vies,  marqueur du livre, sur lesquelles, la destinée opère au travers des pages, rarement pour le meilleur, souvent pour le pire, peu soucieuse de rééquilibrer la balance pour les moins nantis.

De brève en brève, le livre de J-FP, établit et met à jour les filiations, les amitiés, les correspondances ( l’incendie, Marie Doutreligne et Aristide Mozac),  les ruptures (SimonneManier) , le secret et le tabou de la naissance (Marie-Anne Pluchard, Jacques Kerval), le traumatisme et le fardeau de la guerre, la solitude, la condition humaine, l’ennui, la maladie, la vieillesse, le naufrage, les illusions perdues, le vestige et le vertige des jours, sans lesquels nous ne saurions reconnaître ce que le livre est. Le recueil d’une reconnaissance partagée avec ceux qui s’en sont allés. Par leur présence devenue intemporelle, ils inscrivent l’incessante veille des mots par laquelle l’auteur paye son écot d’octroi. Livre de l’auteur-narrateur, prête-nom, Jacques Kerval qui, récit après récit, dévide son écheveau de promeneur solitaire dans les méandres des folies douces, âpres, terribles de ces êtres de chair et de papier. Il fait entendre le déclic photographique d’où réapparaissent figures et lieux hantés des disparus. Souvenirs vrais ou imaginaires, pour dire des vies, l’une après l’autre, que Maupassant aurait fait siennes. C’est dire la force têtue de l’entreprise, frêle en apparence, aboutie par le sens. Car J-F P ne lâche rien de ce qui résisterait au récit pour que les mots, en filigrane, soutiennent la volonté, le pouvoir d’évocation.

Catharsis à peine voilée ponctuée d’éléments biographiques,  cérémonie de la littérature qui n’encense rien ni personne, dénouant la douleur, revenant à mots comptés, avec lucidité dénuée d’amertume, sérénité adulte sur ce que ces existences d’hommes et de femmes auraient pu être si l’époque qui fut la leur ne les avait, au final, déposés pour les uns, dévorés et brûlés pour les autres . Pour nombre d’entre eux,  c’est le rapt de leur existence , – de ce qu’elle eût mérité d’être -, qui est donné en des pages, où l’absence et le retrait au monde se lit en pointillé, loin des tumultes et désordres du monde, assignant de manière apaisée, à l’écrivain, sa liberté et sa place, les raisons de croire en lui.

F..V.

Jacques-François Piquet, Une photo existe; éditions Rhubarbe, 200 pages –

 

 

 

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