Le Passe Muraille

“Dans la folie d’une colère très juste”

 

À propos de Rêver debout de Lydie Salvayre

par Francis Vladimir

Quelle mouche a donc piqué Lydie Salvayre ! Voilà qu’avec Rêver debout elle dresse un réquisitoire iconoclaste de Miguel de Cervantes Saavedra, l’insurpassable auteur de L’ingénieux chevalier Don Quichotte de la Mancha. On ne résiste pas à ces pages piquantes, quinze lettres, qui témoignent, derrière une connaissance approfondie de l’oeuvre, d’une intimité, d’une volonté affichée d’aimer sans concession, en dépit de tout ce qui ne va pas, de tout ce qui ne colle pas à ses yeux, et qu’elle pointe avec obstination afin que, au bout du bout, s’expriment gratitude et, au-delà, la filiation d’un auteur d’aujourd’hui à son ancêtre d’hier. Car à y regarder de près, à bien lire sans qu’il soit besoin de décrypter son texte, à la loupe, sans qu’il soit besoin de miroir grossissant, loin de toute exégèse,  c’est à une mise en règle fantasque à laquelle elle se laisse aller, emporter, avec malice, entêtement et révolte ( ne rien concéder à l’écrivain Cervantes qui puisse l’absoudre de sa responsabilité, surtout pas ), rappelant, au fil des pages, telle facétie, au travers des aventures picaresques du personnage, levant les lièvres qu’un œil sans concession et tout contemporain soulève, pour mieux acculer le père Cervantes dans les derniers recoins de sa création, qu’il rende des comptes sur les  ignominies subies par son enfant de papier… 

Forte de sa ténacité, de sa lucidité, de son envie d’en découdre à plusieurs siècles de distance, pénétrée de l’importance d’interroger le créateur, ici l’auteur, le manchot de Lépante, bien sûr, quand bien même il n’est plus que poussière, elle pose, plume allègre et un rien corrosive, les questions qui fâchent. Et Dieu sait si , au siècle du Quichotte, les raisons de se fâcher, gâchaient la vie de la royauté, des institutions, de l’église, de la Santa Hermandad ( fraternité oblige), des uns et des autres, à commencer par les plus humbles, les fameux sans-rien et sans-dents, qui ont gardé, quel que soit le siècle et jusqu’à aujourd’hui, la mauvaise habitude de l’ouvrir leurs gueules… et d’encaisser les coups…

Claro que sí … Bueno, entonces… Il y a une vertu cardinale dans ce livre. Celle de nous confronter à nous-même car, le Quichotte, loin des premiers de cordée, n’a d’intérêt à agir dans le cadre de son anticonformisme chevaleresque, que pour les petites gens, celles qu’il ennoblit dans la folie d’une colère très juste. Ces derniers mots que j’emprunte à Valère Staraselski, déclinent toute l’évidence de l’entreprise, sa noblesse et son miroir. Car on ne peut douter que l’auteur de Rêver debout, dans cette adresse à Cervantès, met en collision sa propre écriture, moins dans la forme que sur le fond, pour mieux dialoguer avec un Grand de la littérature.

Il est des vérités qu’on ne peut cacher trop longtemps. Un écrivain est redevable. Il le sait. Mais ce qu’il ne sait jamais assez, c’est à qui, il doit, très précisément, d’être tomber dans la marmite des mots. Mais je crains de trop m’exposer, de me faire rosser, de ne devoir mon maigre salut qu’à l’âne de Sancho… bien qu’il me soit hautement sympathique. Là, où le bât blesse, c’est qu’après avoir lu le livre de Lydie Salvayre, on se dit que, une nouvelle fois, elle tape juste. C’est certainement qu’elle a guéri, elle, de la myopie ( ou pis de la cécité) qui frappe tant de nos contemporains zélés, et que l’acuité de son regard, s’il lacère la bien-pensance, nous alertant sur ses méfaits, n’en distribue pas moins une sacrée bienveillance, un manteau de chaleur humaine, à qui en a besoin, ce dont on ne lui saura jamais assez gré.

(Dessin Fabrice Pataut)

À dépouiller Don Quichotte de l’apparent fatras de son armure dans le fracas du monde, à le faire entendre en écho à son maître Miguel, à nous remettre en mémoire cet autre lui-même qu’est Sancho Pança, à trottiner sans vergogne derrière Rossinante, à se moquer, à trancher dans le vif , énervée ou adoucie, compatissante et attendrie par le chevalier à la triste figure, par la beauté fulgurante du personnage… une buena persona… L’auteur signe là, un manifeste d’indignation, une invitation à renverser la table des puissants, avec la force et la rectitude de la connaissance, l’intelligence, la finesse, la gourmandise littéraire, la revendication libertaire ( ou anarchiste ou communiste) et féministe en diable, entre vachardise assumée et admiration révélée, en vérité et en liberté, sans crainte de déboulonner la statue du commandeur pour mieux la rétablir, comme s’il était besoin de lui accorder une ultime protection, qu’elle sait pouvoir lui consentir, par les mots et sa chair d’écrivaine, pour son rêve partagé d’humanité, le nôtre aussi.  

Francis Vladimir – 13 octobre 2021

Lydie Salvayre, Rêver debout. Editions du Seuil, 2021, 200p.

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