Le Passe Muraille

La femme aux pétales de sucre

(Portrait de Nora, par Fernando Lemos)

À propos de Rose au cœur violet de Nora Mitrani (Préface de Julien Gracq)

par Fabrice Pataut

 

Il serait difficile de résister. Voyez plutôt : « Les femmes raffolent du sucre et de la dentelle Chantilly […] ». Et ailleurs : « La femme est un être humain ». Nora Mitrani n’a de cesse d’osciller entre le désuet et le sérieux. La suite de la première phrase nous avertit sans prévenir que les femmes aiment aussi « le parfum des roses bulgares et des marrons glacés ». Bien. La suite de la deuxième que cette « pensée profonde »  (aïe) lui a été révélée dans un livre au titre très académique, Phénoménologie de la femme, découvert à Royaumont, haut lieu de pèlerinage culturel où, par ailleurs, le goût de Suzanne Bachelard pour l’abstraction lui a semblé « pathétique ». Vraiment ? (Mademoiselle Bachelard n’est pas, précisons-le, l’auteur de l’ouvrage susdit.)

Mais nous avons en réalité beaucoup plus qu’une opposition plaisante dans cet étonnant recueil de textes réunis par Dominique Rabourdin et préfacés par Julien Gracq. Nora Mitrani est inconséquente d’une drôle de manière, passant sans sourciller de la très belle littérature (Mansfield, Pessoa) à la beaucoup moins bonne (Pauwels) comme si de rien n’était.

Mitrani, surqualifiée pour la confusion des genres, nous livre de ravissantes petites perles entourées parfois d’inconvenantes scories qui ont aussi leur raison d’être — laquelle tient, je crois, à la difficulté d’extraire de la plus étouffante banalité des curiosités qui valent le coup. Mitrani y arrive magnifiquement dans le dernier texte du recueil — épuré, presque factuel, où la faute de croire toute sa vie aux signes est avouée sans trop d’amertume. Sans compter la peur qui s’y attache inévitablement de manquer à les déchiffrer…

Au nombre des textes les plus remarquables, on retiendra « Au centre du cyclone » (1949), qui rapporte un souvenir d’enfance dont la matière pourrait-être celle d’un épais roman. La lecture de la laconique épitaphe des époux Stenkine révèle que l’homme qui a fini par épouser sa fille est doublement incestueux, cette fille n’étant autre que sa sœur. Manquent les détails sur la mère dont on sait principalement qu’elle est solitaire à sa fenêtre. On voudrait les connaître, ou alors les inventer.

« Comme l’amandier brûlé par le gel » (1954), en hommage à Mansfield, rappelle la peur maudite de quelques décapitations enfantines, non moins terrible que la crainte répétitive de n’être plus aimé, de mourir, ou que la détresse de ne pouvoir manger du nougat pour la Noël (on appréciera le choix du féminin pour le nom de cette époque sympathique, festive et familiale). Mitrani saisit avec terreur la plainte infinie de Mansfield, le gémissement constant à propos des petits riens, des détails sans substance.

(Portrait de Nora par Hans Bellmer)

« La Beauté du diable » (1955) nous offre une très poétique digression sur Kierkegaard, à propos de son Journal du séducteur. Le héros désire reculer le moment de la possession physique de Cordélia. L’impatience, dit Johannès, doit être éternelle. C’est peut-être que la solitude première de l’individu croise une solitude seconde avec la rencontre de l’être aimé, puis consommé, une rencontre différente, mais qui creuse la précédente. On retrouve ce destin du corps deux fois meurtri et abandonné, d’abord par la naissance, ensuite par l’amour, dans « Une solitude enchantée » (1959), consacré au roman scandaleux de Pauline Réage, et encore dans l’étonnant « Rose au cœur violet » (1950) consacré à Bellmer où Mitrani ne cherche rien tant qu’un vertige impossible.

On lira donc en fin de parcours — j’y reviens — la superbe « Chronique d’un échouage » (1963) qui clôt le recueil. Le récit est souvent fait de phrases courtes, ou alors lapidaires dans leur fermeté mais détaillées comme l’exigent les couleurs fortes et les contours des paysages de la Camargue parcourus de chevaux, de moustiques et de taureaux. L’union farouchement jalouse qui lie l’homme à son bateau y  est dépeinte avec grâce et gravité.

Il y a dans ces textes épars et conjecturels une œuvre courte, singulière, disparate et fragmentée, qu’il faut découvrir avec ses incohérences et ses hantises, dont on voudra peut-être apprécier le goût contradictoire pour l’obscurité et la franchise.

Nora Mitrani, Rose au coeur violet. Textes réunis par Dominique Rabourdin. Collection « Le désordre », Terrain Vague. Losfeld, 1988.

1commentaire

  • La littérature sur Nora Mitrani est si rare que je me dois de saluer avec surprise et plaisir les commentaires de Fabrice Pataut sur un recueil de ses textes publié en 1988, avec une très belle préface de Julien Gracq qui permet qu’elle ne soit as tout à fait oubliée.
    Grand merci à Fabrice, avec mes amitiés
    Dominique Rabourdin

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