Le Passe Muraille

Voyage vers soi

À propos des dioramas de Gilles Ghez,

par Fabrice Pataut

 

Il est surprenant, bien que satisfaisant, qu’une seule fenêtre ouverte confirme à ce point le voyage circulaire des choses parties de Ghez revenant à lui par les ouvertures, in boomerang fashion, de façon que la tour crénelée faite de l’ensemble de ses boîtes empilées bout à bout et fendue aux étages pour la respiration, accueille avec d’autant d’alacrité ce qui vient payer son dû des années plus tard au même Ghez grandi par l’expérience, depuis le rez-de-chaussée jusqu’aux combles — ces dernières hautes comme au Nouveau Monde (qu’il déteste). Mâtures, cheminées, pochettes de coton, rubans commémoratifs, trompes animales et musicales, petites lunettes cerclées, écailles préhistoriques, imperméables avec leur ceinture, tombent comme par une trappe dans ses dioramas. Aussi bien informés des vicissitudes du monde qu’un mélomane chantonnant tout par avance dans le taxi qui l’emmène au concert, ils nous assurent que le monde existe bien sans nous. Conformément à nos attentes, le décor promis n’est pas un mirage de notre esprit.

Je m’étonne à chaque fois — mais c’est une hyperbole — de trois choses : que l’inventaire de objets ghéziens soit fixe à ce point, que seul l’effet de tourbillons variables ait le droit d’ajouter ou de retirer par métamorphose à  la liste close, et que l’œuvre, pour le coup, soit aussi réaliste.

Il est attendu que Conrad soit naturellement impassible, voire taciturne, Proust cerné de gris sous les paupières, que la rouille soit irrégulière et les bancs des parcs vermoulus, que les cheminées de bateaux soient alternativement aussi cheminées et bateaux qu’on puisse l’être à l’époque de la télétransportation. J’ai pensé un temps ne jamais rien trouver dans ces dioramas que transformé, détourné ou revisité en vue d’une mise en scène occulte, alors que la colle et le pinceau travaillaient à mon insu dans le sens inverse. Vers le large plutôt que vers l’intérieur. Selon un contour personnel, je ne le nie pas, mais refaisant le monde à la découpe et non point la chambre d’enfant d’où, à l’évidence, tout, ici, provient. C’est que les boîtes de Ghez sont trompeuses. Un regard superficiel nous suggère qu’un moment du temps s’est figé dans chacune, et ces arrêts successifs et intermittents, comme dans l’autobus, leur prêtent une résonance littéraire. Non point parce qu’on reprendrait son chapitre cent fois relu à moitié au gré des soubresauts au moment tant attendu où les gens montent. On peut au contraire lire continûment d’une boîte à l’autre sans même jamais tourner la page. Le trottoir laisse défiler les protagonistes, le chauffeur à casquette tient le fil invisible qui mène au mot de la fin. La lenteur et la répétition fonctionnent à merveille.

J’appellerai cet effet le paradoxe de Ghez. Car ces dioramas, plutôt que statiques et figés pour l’œil, sont au contraire dynamiques, et cela les projette à distance de leurs références littéraires obvies ou cachées. Il est même surprenant qu’elles cultivent à ce point l’art moderne de l’accélération et brouillent les renvois comme la vitesse peut brouiller le paysage décrit par les mots. Tout y est sur mesure, mais pour le voyage instantané. Non seulement les vêtements ajustés et jusqu’aux corps qui les portent, mais également les hublots et les drapeaux : les premiers à la taille de la mer, faits pour son volume immense, les seconds à hauteur des regards obliques qui doivent pointer vers le ciel en un étroit faisceau. Le corps entier s’efforce de trouver sa place et le monde tout autour, comme une arène vide qui se peuple, s’ordonne différemment une fois que le bras vêtu d’une manche ou la jambe découverte par une fente dans la soie se sont posés. Le pessimisme est porté devant derrière, comme un pull de coton le beau matin où l’on est sorti trop pressé. Tantôt en bois, parfois en fer, souvent en plume et caillouteux, c’est la rue, le quai du port ou l’allée du parc qu’on observe ici, avec la trace de tous les pas et de toutes les errances : la vitesse, encore, la colère qui monte, le bastingage incertain, la foule aveugle, la solitude impossible. On avait cru regarder derrière la vitre de ces boîtes assis dans un fauteuil pour la ghézerie du jour, alors qu’on ouvrait les fenêtres donnant sur soi, les talons plantés dans le tapis pour vaincre les vents contraires qui poussent en sens inverse et, toujours, nous obligent à plus de fermeté avec les huisseries.

F.P.

 

1commentaire

  • Gilles Ghez dit :

    J’aurais mauvaise conscience à ne pas dire combien ce texte me touche et me fait plaisir ! Miroir , mon beau miroir, tu me renvoies une bien belle image comme dit la méchante fée u

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