Le Passe Muraille

Soyez inutiles, écrivez !

La chronique de Claude Frochaux

La littérature ne se porte porte pas trop bien. Est- elle à la recherche d’un nouveau souffle ? Ou, peut-être, au terme d’un virage qui lui ferait découvrir de nouvelles perspectives ?

La littérature est guettée, cernée de partout: les sciences humaines, le cinéma, la télévision. Amis ou ennemis ? Ils ont une dénomination commune: ils sont objectifs. La littérature, elle, est pure subjectivité.

C’est nouveau. La littérature avait une autre fonction autrefois. Comme la peinture. Quand Rembrandt peignait La Ronde de Nuit, il faisait de la peinture. Mais il perpétuait le souvenir aussi d’une vingtaine de personnages. Quand Hugo écrivait Les Misérables, il faisait de la littérature. Mais il reconstituait aussi le soulèvement de 1831.

Maintenant il y a les historiens, les photographes pour tout cela. La littérature est devenue inutile. Désormais dans les librairies il y a des secteurs ou compartiments. Aux deux extrêmes, on trouve les livres pratiques et la littérature. Les livres de littérature ne sont pas des livres pratiques.

Ils ne servent à rien: c’est un titre de gloire. Mais c’est dur d’ être un écrivain et de savoir qu’on ne sert à rien. On a envie de servir. C’est pourquoi les écrivains s’acharnent à faire du journalisme. Ou alors des traductions. Quand un écrivain traduit un autre écrivain, il a l’impression de faire œuvre utile. C’est idiot: il ne fait que pousser un peu plus loin une œuvre qui ne sert à rien.

* * *

Je crois que les écrivains, pour ne pas tomber dans le piège très tentant de devenir utiles, devraient s’assurer dès le départ qu’ils sont bien chez eux. Qu’ils ne sont pas en train de faire de la sociologie ou de la psychologie.

Naturellement, ils peuvent en faire: ils ont tous les droits. Ils peuvent aussi écrire un roman dans l’espoir qu’il deviendra ensuite un film. Ce n’est pas interdit, mais on voit tout de suite le défaut du genre.

C’est d’ailleurs, en épurant la littérature d’aujourd’hui de cette manière, en mettant les livres utiles d’un côté, les autres de l’autre, qu’on sait lesquels sont vraiment importants.

Et c’est naturellement les infilmables, les inutilisables, les impraticables. Ceux qui disent simpl ment ce qu’on a senti. Ce qu’on a éprouvé. Ce que ça fait. Il n’y a plus personne pour dire ce que ça fait. Ce qu’on ressent face à l’objectivité du monde. Comment on vit dedans. Même si c’est faux. Même quand c’est faux. Surtout quand c’est faux. C’est ça la littérature. Et c’est inutile naturellement. Mais c’est aussi, comment dire ? Indispensable.

C. F.

(Le Passe-Muraille, No 4, décembre 1992)

3 Comments

  • Faire de la littérature, c’est rêver, c’est écrire sur l’irréel, l’inexistant et l’inutile. C’est parler de ses amours ou de ses désamours, de beauté ou de laideur, toutes notions qui n’existent que dans les yeux ou l’appréciation intime de celui qui regarde . Un regard personnel et donc inexistant pour autrui. C’est regarder le ciel, lointain, intouchable, inutile, qui s’enfuit à mesure qu’on s’en approche. C’est contempler l’horizon, une hallucination cousine de l’illusion enfantine de vouloir attrapper la lune ou de faire de la cavalcade sur les chevaux du grand charriot. Au lieu de thésauriser pour en acquérir un, c’est perdre son temps à décrire un château, ses façades, son intérieur, les jardins qui le flanquent tout en inventant une histoire farfelue qui s’y est déroulée il y a cinquante ans. La littérature, c’est bien cela. C’est délaisser l’utilitaire pour chérir l’inutile. . Par bonheur, c’est tout sublime et nettement beau. C’est ce qui libère l’esprit et le projette par delà l’ici et le maintenant. Qui l’élève au desssus de la bêtise. J’ai délaissé 30 ans d’endocrinologie pour me consacrer à la littérature.. Ah, sublime, sublime la littérature !
    Jean-Robert Léonidas : « La littérature peut dégainer ses …
    https://lettrescapitales.com/4006-2

  • Adriana Langer dit :

    Tout à fait d’accord avec vous, il nous reste la subjectivité, c’est à dire l’essentiel. Et de préférence sans se mêler d’histoire, de politique, etc.
    Comme le dit Flannery O Connor : “Moins on charge une œuvre d’intentions, plus elle a de chances de tenir sur ses propres pieds.”

  • Cholet dit :

    Oui, tout cela est vrai inutile et indispensable !

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