La vie qui se revit sera plus vraie

À découvrir: le talent de romancier d’André E. Royer, chroniqueur de la vie aux surprises révélatrices, dont le titre du nouvel ouvrage ne se discute pas: Je veux de la magie...
par Francis Vladimir
Un roman d’une espèce rare, d’un romancier s’acquittant de la promesse ouverte par un premier roman – Un agent révélateur -, dont nous avions dit plus que du bien, toute l’étrangeté et l’amour porté aux protagonistes. Avec Je veux de la magie le romancier ne faiblit pas et confirme des talents singuliers de chroniqueur d’une vie pas tout à fait comme les autres, d’une vie à rebours, road movie s’aventurant dans l’ombre et la lumière, dans les marges mouvantes du moi quand le protagoniste, Soan, se retrouve face à son miroir et dans les yeux des autres rajeuni sous des traits de jeune homme, d’un presqu’adolescent.

Qu’un homme – « Je suis un type vide de cinquante et un ans incapable d’écrire sa vie dans un carnet » – en vienne donc à composer avec son visage d’hier aux traits lisses tout en bataillant avec sa psyché d’homme mature, divorcé de son épouse : « Elle est tellement mère qu’évidemment c’est l’une des raisons pour lesquelles je l’ai quittée », donc père d’une adolescente de quatorze ans (Dulcibelle, la femme de sa vie) et qui plus est psychanalyste de son état, resté depuis six ans « célibataire jusqu’à l’absurdité », en plein doute existentiel : « Ça fait combien de temps que je suis à l’arrêt » , voilà qui promet un livre insensé tout en observation directe et sans concessions des changements opérés au vu et à la barbe de tous, dans son quotidien, centre et péripétie floutés, mais il est vrai que Soan voit mal – Et cette situation aussi magique procure au héros de l’affaire le privilège de se narrer soi-même.
Je veux de la magie – où comment on revisite sa vie avec un je revenu en arrière, rejeté dans un monde que d’aucuns avaient forclos les années venant, et comment on envoie tout valdinguer au prétexte et à la nécessité impérieuse de tout reprendre à zéro, de remonter en ces temps mystérieux, oniriques ou magiques de la jeunesse où l’individu possède des rêves, ceux par lesquels il entrevoit une vie pour la tisser à son gré, à son goût, une vie vraie, sonnante et trébuchante c’est-à-dire palpitante, déraisonnable, engageante à tous les points de vue, amour, amitié, travail, famille… rassurons-nous la patrie n’ayant pas droit de cité en ces lignes.
Bref, autrement dit, comment réussir sa vie en perspective et en pédale douce ( il y a toutefois une chute de vélo dans l’histoire), se libérer du carcan sociétal, du regard des autres, du poids des obligations familiales tout en gardant un œil rivé sur la chair de sa chair. Et voici que Soan, Polynésien par son père, va larguer les amarres, démissionnant de son poste de psy, pour reprendre des études de dessins de mode, ses premières amours contrariées, tout en faisant face à la réalité, la sienne propre tout intérieure, -une crise d’ado attardé, trop simpliste…-, celle de son entourage et celle plus élargie du monde.
Le roman nous met en pays de connaissances: Christelle, l’ex-femme, un brin sergent-major, un vieux père plus que farouche, intraitable avec son fils, les trois amis – « un ami parent, un ami d’études, un ami d’enfance » – les deux premiers assez inconsistants, la palme de l’amitié ira à Léon, le dernier cité, bonasse, plein de bon sens et précis dans leurs souvenirs communs. Et puis les ex-collègues du cabinet (Marie-Claire, Émilie la hautaine) ou encore ses coreligionnaires psy ce qui donnera lieu à une scène désarmante pour « l’establishment », lors d’une conférence à laquelle Soan intervient totalement en dehors des clous.
La première partie du roman pose l’intrigue, le canevas à peine ubuesque, s’affaire autour du détachement de Soan de sa vie antérieure à son rajeunissement, à sa remise en ordre sur des voies parallèles, sur les ruptures que le caractère en apparence faible du héros peine à décider. Voilà qui fait une chair romanesque vive, innervée des ressentis, des atermoiements, des hésitantes décisions dans le quotidien du personnage mais aussi des réactions éberluées de son entourage proche et habituel. De tout cela le romancier fait la broderie de son texte en des phrases courtes, un brin assassines, d’une justesse réjouissante et percutante -« Je n’ai rien lu, j’ai tout avalé » -, donnant à chacune des pages son pas alerte en opposition, mais tout n’est qu’apparence, magistrale magie, à la difficulté d’être de Soan.
Cet être qui se révèle dans le vif du sujet, en remisant sa vie d’avant, à défaut de savoir trancher, va se combiner à l’aventure amoureuse, à la découverte sentimentale quand le cœur d’un homme ne se résout pas modestement à sa solitude, qu’il lui arrive de trépigner dans son coin et dans la poitrine pour qu’advienne cet élan sans lequel il se sentirait définitivement nu, privé de lui-même, de cette proportion manifestement irréductible qui en fait un être et pensant et amoureux. Et que le roman emprunte les lois bien nommées et normées du discours amoureux surprend moins par ce que cela va faire advenir d’aventureux et de fragile que par les couleurs mêlées, la ligne de flottaison ténue que le romancier a décidé de suivre au fil de sa plume, en des mots toujours empreints d’une profonde amitié métissée pour son personnage et de ses suivants (jusqu’aux étudiants de son école de mode), ne jugeant pas ses errements, ses rebuffades, ses coups de pieds dans la fourmilière, ses irritations mais aussi ses lâchetés et ses retraits car l’homme, aussi, se caractérise par ces traits de caractère qui en disent long sur une petite existence.
Ainsi pourrait-on en rabattre sur cette seule idée tronquée et réductrice de petite vie, du moins de la première partie de la vie de Soan jusqu’en ses cinquante et un ans révolus pour mieux comprendre le combat de titan que cela représente de mettre toutes voiles dehors au grand vent de l’aventure humaine. Qu’il tombe amoureux est ce que le roman propose en creux, dès que l’aventure magique commence pour lui, mais au-delà de la rencontre avec June, le jeune homme de vingt-huit ans, de la douceur avec laquelle tout cela nous est conté, le doigté, l’imperceptible voile de pudeur sur l’approche de l’un vers l’autre et le refuge de Soan dans une peur difficilement contrôlée (le fossé restera grand entre eux) d’autant qu’il ne cesse, lui, le psy relaps, de couper les cheveux en quatre, de se donner toutes les raisons de renoncer à ce premier grand amour qui réveille de vieilles douleurs, et des harcèlement de cours d’école : –« Quand je pense à June, mon cœur fait des bonds qui ne me laissent pas tranquille »-
Que le romancier entoure le héros de figures opposées en âge, Nadine et Capucine, donnant au roman le contrepoint musical en humanité féminine quand le texte s’étoile dans ses pages de références musicales glanées notamment et surtout dans la constellation des artistes musiciens et chanteurs de Corée, la K-Pop de la jeune génération, celle de sa fille bien-aimée, auxquelles notre homme mêle ses propres stars de jeunesse, Nirvana, Annie Cox… et ses icônes tirées du cinéma américain, Lana Turner, Jean Harlow… Deux femmes qui accompagnent le parcours, la métamorphose de Soan, sa transformation physique et vestimentaire, sous l’œil incroyablement lucide, intransigeant et aimant de fifille Dulcibelle.
– «Comment vont les amours, demande Nadine. Vous avez conclu, s’enquiert Capucine» –
Cet apprentissage de l’amour d’un homme pour un autre homme, cette découverte et cette mise à l’épreuve pour Soan en butte à son nouvel âge et sa vérité intérieure, se décryptant lui-même, se portraitisant par les mots de l’auteur, et lisant dans l’autre, non par le trauma mais par le transport amoureux, donnent sa saveur d’amande amère au roman. La surprise de ce qui atteint Soan, son rajeunissement inexpliqué, son assentiment fataliste et désemparé, s’il est de l’ordre du magique n’en est pas moins du symbolique où le rêve arrêté dans l’enfance est rappelé pour prendre corps et aider à tracer le sillon d’une existence. Que celle-ci à la toute fin du roman retrouve l’empreinte initiale de son âge véritable, celui d’un homme au mitan de sa vie, est une manière de nous dire que le rêve façonne la réalité, en nos dépens ou en notre faveur, en équilibre précaire, que le réel s’élabore et s’appartient dans la magie que chacun apprend à dénouer et dérouler afin que toute vie retrouve les raisons d’avoir été. Les souvenirs et les regrets se ramassent à la pelle dit un refrain célestement célèbre, encore faut-il s’essayer à vivre sa vraie vie pour que les regrets portent sur ce qui doit être dans l’intime et que les souvenirs composent un vrai livre d’images, plaisant et touchant à feuilleter (le parc d’attraction de son enfance, sa magie justement), éloignant et rapprochant tout à la fois de ce qui a été vécu en passion, de ce qui a été et ne pourra plus être, à l’identique.
André E. Royer a fait le choix de nous placer dans cet entre-deux de la magie et du réel mais en organisateur du roman il met la magie à portée de mains et le réel dans la sphère magique, en prestidigitateur des mots et des sentiments. Et c’est dans l’inventivité du propos et l’uppercut de sa langue, dans l’eau courante de sa phrase qui se laisse boire à petites gorgées, à se désaltérer enfin de toutes nos soifs, qu’il excelle à chroniquer la vie de Soan, ses amours et sa fidélité incommode à lui-même, sa révélation balbutiante mais cependant si réjouissante et si puissamment touchante. Ainsi signe-t-il un roman amoureux et tendre, dans l’essai souverain de convoquer les rêveries oubliées ce qui, en des temps si peu ordinaires, peut combler le lecteur, le passant de ses pages, de le mettre dans les pas d’un Dorian Gray dépourvu d’orgueil, réclamant à qui veut ou peut l’entendre ses anciennes et premières rides, se dénudant toujours plus loin des afféteries, dans sa vérité d’homme désarçonné réfutant, volontaire et têtu, son jeunisme improbable et soudain, sa beauté du diable qui ne tient qu’au charme dispensé et au regard distancié mais chaleureux posé par l’écrivain, et qu’à l’attention admirative, amusée du lecteur qui ira jusqu’au bout de l’histoire, convaincu s’il en était besoin des bienfaits, de l’avertissement et de l’enseignement humains d’un tel conte
– « Arrivé au sommet, je me retourne, étonné de ma rapidité, de mon souffle régulier, de mes jambes transportées. Bien sûr qu’en montant ou en descendant, des gens essaieront toujours de me classer comme un vieux dossier, et de dépit on dira qu’elle est salée, ma crise de milieu de vie. Mais ce que j’en pense, moi, c’est seulement – Laissez-moi être moi. Je serai jeune éternellement. »
F.V.
André E. Royer. Je veux de la magie. Éditions de l’Orpailleur – 2026 – 206p.