Le Passe Muraille

La ponctuation fait la révolution

La grève sauvage des virgules met en émoi les signes. Les auteurs réagiront-ils à temps pour écarter le spectre d’une grève générale?

par Cookie Allez

Hier encore, le petit peuple des Virgules s’affairait comme à l’accoutumée, laborieuses fourmis courant sans répit sur la ligne, le coeur vaillant et l’âme candide. Bonnes à tout faire, ravaudeuses à la petite semaine, d’un irremplaçable dévouement, toujours promptes à guérir lourdeurs et digressions difficiles, les virgules se sont épuisées en tâches ingrates. Réduites en esclavage par des auteurs sans scrupules, congédiées sans préavis par d’autres, et de toutes façons méprisées par tous. Maltraitées, négligées, les voici qui se rebiffent enfin. Elles croisent les bras, elles font la grève.

Le peuple virgulien, en effet, manifeste depuis ce matin sur toutes les lignes. Inutile de chercher désormais la moindre virgule dans la suite du texte, vous n’en trouverez plus une seule au travail. Ni ici ni ailleurs.

En exclusivité pour Le Passe-Muraille, par amitié pour ses collaborateurs, et à titre d’exemple, quelques personnalités bien trempées ont cependant accepté de se laisser saisir dans le paragraphe suivant.

Les oubliées du texte revendiquent

Le peuple des Virgules s’est tout entier mobilisé. Fonctionnaires sagement établies dans la légalité, portant l’uniforme syntaxique et plus dépourvues d’humour qu’un escadron de douaniers. Virgules facultatives, joyeuses affranchies, où l’on dénombre autant de simples coquettes que de précieuses ridicules. Oubliant rivalités et jalousies, cette population essentiellement féminine s’est engagée d’un seul coeur dans la défense des droits de la ponctuation. Elle défile depuis l’aube à travers les lignes et forme en ce moment même de longs serpentins de grisettes en colère. Chacune attend d’être choisie, lue et reconnue. Qui par un amateur riche et éclairé, qui par un professionnel efficace, qui par un bon père de famille. Qu’importe ? Certaines sont prêtes à l’aventure. À toutes sortes d’aventures. Qui pourrait les blâmer ? Ce qu’elles veulent, les virgules, c’est exister.

Pérorant à la terrasse d’un café littéraire, ou benoîtement assis sur son pliant, ou encore la tête dans les nuages et les pieds dans le caniveau, qu’importe ? Il est déjà là, le lecteur. Ils sont venus de tous les coins du pays pour voir défiler le bon peuple des virgules et ponctuer de leurs acclamations le pas des filles.

C’est avec émotion qu’un vieux rat de bibliothèque reconnaît, de-ci de-là, une veuve boiteuse (à l’image de l’esseulée que vous venez de croiser) cruellement séparée d’un conjoint auquel l’unissait le sacrement de syntaxe.

C’est avec effarement qu’une classe d’étudiants surprend au beau milieu de la manifestation un groupe de jeunes vierges — les virgules libres —, devenues folles, sautillant, toutes jupes, retroussées, d’un mot à l’autre, pour singer, faussement émoustillées, l’arbitraire, des maîtres, qui les, prennent les déplacent les rejettent, au gré de leurs caprices, comme de dociles petites perles qu’on enfile, qu’on se refile, et qu’on jette.

Et c’est avec respect que les plumitifs de tout acabit salueront, je l’espère, le défilé des chevilles ouvrières, vouées corps et âme aux fastidieuses énumérations. Jeunes et vieux, écrivains, journalistes, poètes, tous attachés au harnais pour creuser nuitamment des sillons sur la page, saurez-vous encore vous lever ? Serez-vous encore capables de vous incliner devant ces virgules domestiques, invisibles à force d’être nécessaires, à jamais esclaves par nature, ces virgules dont nul ne prétend se passer, ces virgules que nul n’oublie puis-qu’elles viennent d’elles-mêmes, et tout naturellement, se ranger entre les mots ?

Ces obscures fonctionnaires ne sont certes pas menacées dans leur emploi. Si elles marchent aujourd’hui, les « tâcheronnes », c’est par solidarité pour leurs soeurs affranchies. Et si elles avancent en rangs serrés,,,,,, impénétrables,,,,,, silencieuses,,,,,, dignes,,,,,, décidées à faire front,,,,,, déterminées,,,,,,, s’il le faut,,,,,, à jouer des poings,,,,,, c’est aussi pour glaner un regard, une once d’estime.

En fin de matinée, les Points-virgules ont rejoint les grévistes. D’un naturel un tantinet raisonneur et prétentieux les survivants du génocide en ont profité pour affirmer leur différence ; on aurait même entendu quelques excités scander la devise «Ni Point ni Virgule» qui en fit des signes à part. Des bâtards, diront certains. Une élite, diront d’autres. Est-ce ainsi qu’ils espèrent rentrer en grâce?

Les Points mettent les points sur les i

Les Points se sont réunis cet après-midi. Bien que fort appréciés dans tous les textes ils s’estiment dévalorisés par une utilisation abusive et futile. Ils dénoncent sans ménagement la faiblesse des auteurs devant les séductions de la mode et la tentation de l’effet facile. Désormais les points n’entendent plus être détour-nés de leur unique vocation: encadrer une unité de sens.

« Un seul mot s’il le vaut mais pas seulement pour faire beau », a déclaré leur porte-parole avec une fermeté sou-riante qui fit frémir en haut lieu… car chacun sait qu’une grève des points conduirait au chaos.

Sous cette menace à peine voilée tous les Points assimilés (l’énigmatique Suspension… le bruyant Exclamation ! l’inquiet Interrogation ?) sont entrés en effervescence. «Ils nous mettent déjà à toutes les sauces ! Si nous devons repartir entre nous le travail des Points… nous ne nous en sorti-rons jamais .f.f! Qu’allons-nous devenir? »

Dans ce concert les Deux-Points relativement à l’abri des mauvais traitements et du surmenage (en raison de leur extrême spécialisation) se sont montrés fort discrets… Le Deux-Points se suffit à lui même : la solidarité n’est pas son affaire!

Les intermittents commencent à s’agiter

Des rumeurs circulent à propos des parenthèses (lassées des digressions), des tirets — qui se considèrent comme mal aimés —, des guillemets qu’on « sème à tout vent» sans rime ni raison.

Je constate avec terreur qu’un point vient de rejoindre le rang des grévistes. Où allons-nous ?

Mais trêve de conjectures la manifestation est en train d’enfler démesurément jusqu’à déborder dans les marges où sont massés les lecteurs Ceux-ci pris de panique tentent de s’enfuir dans les alinéas Risquant le tout pour le tout les plus sportifs sautent d’un paragraphe à l’autre au risque d’entrer en collision avec un intertitre Moi-même embarquée dans le tohu-bohu je sens que je vais être obligée d’abandonner ces braves majuscules qui auront été mes derniers repères Je les remercie d’avoir si volontiers joué le rôle de points suppléants et au dernier moment en échange de ma bénédiction j’ose quémander une dernière faveur et ouf, grâce à la magnanimité majuscule me voici à la ligne au bord d’un espace libre idéal pour tenter de sauver au moins un signe lequel le point d’interrogation naturellement un seul suffira car c’est le plus prolifique de tous pourquoi lui mais tout simplement pour commencer à se poser les bonnes questions vous n’êtes pas de cet avis ?

C. A.

Pully, 1er avril 2004

(Le Passe-Muraille, no 61, Juillet 2004)

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