Hector Bianciotti en ses trois vies
Romancier et prosateur de haut vol, grand lecteur et critique sans pareil, il fut une figure majeure de la scène littéraire française. René de Ceccaty lui rend un hommage à sa mesure.
C’est de la belle ouvrage que tient le lecteur dans ses mains. À la découverte d’Hector Bianciotti, écrivain français d’origine argentine (1930-2012) qui aura servi la littérature jusqu’à l’Académie Française (sur les instances de Jean d’Ormesson et Jacqueline de Romilly) qui l’aura intronisé en son sein le 23 janvier 1996. C’est un livre-somme que nous livre René de Ceccatty dont il faut saluer la sobriété, la retenue, l’élan et la densité de l’entreprise biographique empreinte de tendresse pour la figure inspirée et inspirante d’Hector Bianciotti que la couverture du livre rend si parfaitement. Un auteur élégant à l’image des goûts vestimentaires qu’on devine, portant dans un ailleurs connu de lui seul son regard doux et lointain né dans la ferme familiale au fin fond de la pampa argentine.
Rendre compte d’un tel livre pour qui n’a pas lu Hector Bianciotti, relève d’un improbable qui aurait, j’en suis sûr, convenu à l’écrivain, du moins en aurait-il souri en bienveillance. C’est que dans la manière de biographier Hector Bianciotti, René de Ceccatty s’est plu à écrire un livre de résonances intimes et littéraires, où le cœur, l’esprit et l’âme du sujet sont rendus en dévoilant son histoire d’exilé : « L’Argentine n’existe pas., aimait à dire Hector, ce qui révolta Marcial Berro. Ce styliste, créateur de bijoux et de meubles, avait répliqué à l’écrivain avec une virulence blessante et assumée : « Et les trente mille disparus n’existent pas ? » On pouvait reprocher à bien des exilés de la première heure, aux exilés du péronisme comme Hector, d’ignorer le malheur de tous ceux qui avaient été persécutés et massacrés par la dictature militaire. Mais Hector n’affichait aucune indifférence à la souffrance de son peuple d’origine et ne sous-estimait pas le courage de ceux qui étaient restés, ni des écrivains qui avaient pris la parole et tenté de lutter. Hector voulait surtout dire que l’Argentine n’avait pas de passé, au sens où l’Europe en avait un et même les États-Unis en avaient un. C’était une nation d’immigrés, venus des quatre coins de la terre et le monde indien avait hélas laissé peu de traces, contrairement aux autres pays d’Amérique latine. »
Sa trajectoire le voit débarquer à Naples dans les conditions précaires d’un crève la faim puis à Rome et Milan ( où il assistera le 28 mai à la première de la Traviata avec Marias Callas mise en scène par Luchino Visconti) en cette année 1955, puis le verra partir en Espagne quelques années où il fera l’acteur, l’Espagne ayant dans ces années–là attiré et capté des surproductions hollywoodiennes, pays sous dictature franquiste qu’il ne gardera pas dans son cœur quand c’est à Paris, dès le début des années 1960, que se dessinera et se fera le destin d’Hector Bianciotti, destinée qui après les années de tâtonnements, d’errances, de déconvenues et désillusions, d’obscurités et d’humiliations –« faisant de lui un clochard, un acteur de seconde zone, un parasite, un prostitué » – va peu à peu inscrire son nom dans le monde des arts où il se fait connaître et reconnaître ( théâtre, littérature, critique) et surtout, surtout d’absorption de la langue française à la manière d’un apprenti sorcier jusqu’à écrire, basculer dans la langue qui aura été sa terre d’élection : le français.
On ne sait pas par quel bout prendre la vie et l’œuvre d’Hector Bianciotti tant il y a de richesse dans le personnage, d’attendus et de présupposés de toutes sortes, son existence intranquille s’apparentant à une saga, de par l’ imaginaire débridé qu’on peut supposer au roman d’une vie ( lire sa trilogie journal : Seules les larmes seront comptées/ Ce que la nuit raconte au jour/ Le pas si lent de l’amour) mais tendu, voué tout entier à la réussite, non celle de la notoriété qui lui était accessoire, secondaire (même s’il en goûta les honneurs et la consécration avec entre autres le prix Médicis étranger en 1977 pour « La busca del jardín – le traité des saisons »– ou en 1985, avec le prix Fémina pour Sans la miséricorde du Christ pour lequel il aura ce jugement sur lui-même, en forme de cruauté douce : «J’ai assez fait le trottoir pour le mériter » ) mais à celle d’une vision, des enjeux et d’une clarté littéraires hors du commun, que rendent les pages familières, empathiques et aiguës à son égard, de René de Ceccaty, qui dévide son fil d’Ariane du premier cercle d’amis ( Hector Pascual qui deviendra conservateur des collections chez Yves Saint laurent, Ana de Pombo, ancienne collaboratrice de Chanel, couturière-décoratrice-danseuse-poète de nationalité uruguayenne, Léonor Fini, Nathalie Sarraute, Alfredo Arias… Angelo Rinaldi, le compagnon d’une vie…) et de tous ceux qui sont rappelés et rassemblés par l’auteur, en échotier d’un monde d’hier disparu, dans l’incroyable liste en annexe, tous ces innombrables qui permettent de mesurer combien il fut au centre des attentions et de l’intérêt des milieux éditoriaux ( Gallimard, le Seuil), des grands journaux ( Le monde, Le nouvel observateur…), des jeunes et moins jeunes et des nouveaux auteurs. Du rôle pivot qu’il joua pour nombre d’entre eux que ce soit pour le soutien, l’édition ou l’attribution ou disons la finalité d’un prix littéraire mais aussi et surtout pour la simple amitié et fidélité qu’il leur portait, amitiés grâce auxquelles il aura survécu reconnaît-il dans un entretien accordé à Hugo Marsan (Gai-pied du 02 février 1989) dans laquelle il précise : «Le seul amour est la mère, il faut oser le dire aujourd’hui. C’est d’ailleurs un amour qui s’exprime à contretemps. Il n’y a pas d’amour sur terre. C’est une terrible souffrance. Il y a la passion. Elle sert au devenir de l’espèce, mais l’amour n’existe pas..
Le livre est construit sur 1/ » la vie objective d’Hector Bianciotti » , soit le récit d’une vie de la naissance à la mort, 2/ « La vie subjective d’Hector Bianciotti » pour laquelle le biographe remonte au printemps 1978 où il aura fait la connaissance de l’écrivain, enfin 3/ « La vie intérieure d’Hector Bianciotti » approchée au prisme des nombreux entretiens et articles reproduits dans le livre.
De ce kaléidoscope confrontant sur un même événement des visées contradictoires qui rendent palpable la richesse d’une personnalité hors du commun, le lecteur est plongé dans le milieu littéraire avec sa foule de grands noms et de collaborateurs moins connus avec lesquels et auprès desquels Hector Bianciotti s’il jouait à un jeu si souvent surfait, n’en n’apprenait pas moins les codes silencieux de la bienséance et de l’accompagnement en dépit des circonstances fussent-elles hostiles. Bref, il y a dans cette haute figure de la littérature du dernier tiers du XXème siècle, une posture d’oracle venu d’ailleurs, de vigie juchée sur ce qu’il aura choisi être son socle désormais inébranlable qu’aura été la langue française pour lui. Lui qui entendait parler autrement ses parents dans son enfance et son adolescence, lui qui aura souhaité faire le séminaire pour pouvoir lire à sa guise et à plus soif ( notamment dans les revues avec la lecture des romans de Max du Veuzit, de Dumas, de Kipling, de Hugo) après sa découverte à quinze ans de Paul Valéry : « Un dimanche d’août 1945, Monsieur Teste occupa la place vacante de Dieu » de sorte que la littérature devient sa religion comme précisé par le biographe , et fuir le monde pauvre paysan, lui qui aura senti combien la langue maternelle n’est pas forcément la première plutôt celle du cœur, celle qui ouvre les intimes sensations de la création artistique qu’elles viennent du théâtre, du cinéma (italien surtout) ou des livres :
« Aussi loin qu’il m’en souvienne, j’avais conscience de chaque mot que j’allais prononcer. Crainte conviendrait sans doute mieux, car j’ai été élevé dans celle de ne pas bien parler la langue du pays où je suis né. Il fallait que je m’intègre à la collectivité où mes parents des immigrants étaient arrivés. C’était l’Espagnol…. Je parlais donc l’espagnol, mais il y avait à l’arrière-plan une langue interdite que parlaient entre eux, par habitude et peut-être pour préserver leur intimité, mon père et ma mère. En fait ce n’était pas une langue, mais un dialecte, le piémontais. La différence entre langue et dialecte n’est pas une question de qualité mais de statistique : plus grand est le nombre de gens qui utilisent le même langage et plus grande est la chance qu’une œuvre littéraire voie le jour, et que, par conséquent, un dialecte devienne une langue. »*
Cette biographie consacrée à Hector Bianciotti, comme d’autres avant celle-ci écrites par René de Ceccatty, est tramée de cette vertu parcellaire de l’amitié d’un auteur pour un autre auteur, que le biographe rassemble et unifie en un dialogue qui mêle leurs deux paroles, se soutenant l’une l’autre, celle d’un filleul adressée à son parrain ou protecteur littéraire en quelque sorte, sans éclats de mots, tout en profondeur et en réminiscence, dans la rémanence d’une langue devenue légitime qui s’efforce de dire au mieux et y réussit de manière magistrale, donnant au lecteur mille et une raisons de s’approcher à son tour d’Hector Bianciotti, de sentir la grâce de cet exilé animé d’une mystique pour la littérature, d’une ambition pour la langue qu’il avait décidé d’écrire et défendre en orfèvre des mots et des sentiments, de ces émotions-là qui cherchent à dire l’essentiel d’une âme qu’on sent avoir été meurtri dans un silence intérieur monacal, dans un retrait de lui-même avant que les mots ne frappent à sa porte et ne sonnent la charge, l’hallali sans lesquels l’écrivain ne saurait remplir son œuvre d’écrivain.
Il faut donc lire le livre frémissant de sensibilité autour de la figure disparue d’Hector Bianciotti à laquelle René de Ceccatty avec un art consommé du portrait, de l’esquisse à l’eau forte, redonne l’incandescence d’une parole haute en couleurs et en accent, qui viendra à lui manquer définitivement dans les dernières années de sa vie par perte du langage ( aphasie de Broca), faisant sourdre une présence littéraire et humaine dans la solitude marquée par l’oeuvre comme si, celle-ci, une fois écrite, restait redevable devant la postérité pour les mots perdus désormais aux lèvres muettes de l’écrivain mais à jamais transcrits sur la page du livre.
F. V.
*Hector Bianciotti : Extrait de la Quinzaine littéraire, n°436, du 13 au 31 mars 1985
Renéde Ceccaty, Les trois vies d’Hector Bianciotti, aux éditions Séguier, 2026. 580p.



