Le Passe Muraille

Tremblez, ô nageurs !

 

 

À propos du Club des aquarêveurs de Valère-Marie Marchand

 par Fabrice Pataut

L’eau, toujours, n’en fait qu’à sa tête, depuis les temps bibliques où elle se déchaîne pour punir l’Homme à grands renforts de tempêtes, jusqu’au calme bienheureux du bassin Deligny où les usagers, nageant finalement assez peu, croient un court moment avoir trouvé un coin de paradis au soleil de Paris. Bénite, elle réconforte, de même bouillie quand elle remplit les théières en période de froidure. Mais en piscine ? Car après la mer, les thermes et les hammams, l’eau, autrefois naturelle mais vite apprivoisée, se retrouve ici à l’étale dans les limites impitoyables de rectangles carrelés, municipaux et même parfois, bien que municipaux, olympiques.

C’est là que Valère-Marie Marchand, qui connaît sa nage et ses classiques, dont on a pu apprécier la passion pour les pierres (L’Invisible des pierres, Édition Le Pli, 2001) s’en prend avec humour et sérieux aux autochtones desdits rectangles. Avec dans l’œil et l’esprit une langue légère, érudite, cocasse, jamais méchante, pleine de trouvailles qui oscillent entre le classique (par le souci de l’équilibre et le respect des proportions — voyez « Le bibendum à la dérive » ) et le baroque (par l’oubli volontaire de ces qualités — voyez « Le nageur déconfiné »).

Il y a l’homme Deligny et l’homme des douches comme il y a eu Néandertal et Homo Sapiens. Mon préféré est peut-être après tout le Swumanoïd robotisé des pages 117-120, pour les qualités esthétiques de son japonisme ultra-moderne, obsessionnel, inlassablement futuriste. Tous, du plongeur fastidieux au barboteur et à l’ankylosé en passant par le frénétique du papillon de compétition, ont droit à un portrait, ou mieux, à une fiche technique très précise qui établit la liste complète de faits incontournables : choix du maillot, petites manies de la jambe et du bras, poses soigneusements cultivées — autant de qualités essentielles aux yeux des quidams ainsi observés à la loupe.

La description des gestes (rotations de la nuque, alignements des membres inférieurs, étirements), la physiologie des silhouettes, expansives ou émaciées selon le type de nage, sont d’une précision rare et d’une vivacité qui ressortit à la satire sociale. Les menus défauts de nos contemporains s’épanouissent non seulement à table ou dans le métro, mais aussi — il fallait y penser— en piscine. Comme tout ce qui est miniature et demanderait volontiers notre indulgence pour cause de superficialité, ils en disent long sur les maladies plus profondes de l’âme et du siècle. La vanité, la prétention, la vétusté des idées neuves fleurissent aussi en cabine, sous la douche et au bord du plongeoir.

Chemin faisant, on retrouvera Héraclite, Épicure, de Vinci et tutti quanti, mais sans hauteur ni prétention, comme autant de camarades de nage en lieu clos, aussi familiers que le cabinier, le dragueur maladroit, l’hédoniste aquatique, le maître-nageur et (une vraie merveille) la petite dame grenouille sauvageonne délicieusement has been, tous redevables aux piscines pour le bien-être de leurs vices cachés tant l’eau qui leur glisse dessus leur est devenue consubstantielle.

On ne manquera pas d’apprécier les dessins de l’auteur : au trait, simples, évocateurs et même précieux, finalement, en ces temps de graffitis multicolores et de palette graphique. Tout à fait à l’image de ces 28 comptines faussement légères des temps modernes.

Achetez donc sans tarder Le club des aquarêveurs. Surtout, offrez-le. Les inquiets s’y retrouveront et vous accuseront d’une mauvaise intention à leur égard. Les autres, dans leur lit ou leur fauteuil le temps de la lecture,  riront de bon cœur de se retrouver portraiturés en maillot les pieds dans l’eau.

Valère-Marie Marchand, Le club des aquarêveurs. Héliopoles, 2021.

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