Le Passe Muraille

Perec au jeu de la revenance

Par Pascal Ferret

On ne voit parfois en lui qu’un éblouissant manipulateur de formes. Claire de Ribaupierre nous rappelle l’importance cruciale de son drame personnel.

Plus de trente ans après la disparition de Georges Perec, qui succomba à un cancer des bronches au début de mars 1982, juste avant ses 46 ans, l’œuvre de cet écrivain qu’un Italo Calvino considérait comme «l’une des personnalités littéraires les plus singulières au monde, au point de ne ressembler absolument personne», n’a cessé de passionner de nouveaux lecteurs et de susciter force thèses et colloques, entre autres amicales internautiques, tandis qu’un certain malentendu tendait à se dissiper.

De fait, à l’image, parfois exclusive, du virtuose éclectique d’une littérature réduite à un jeu de structures et de combinaisons formelles, dont les recherches de l’OuLiPo (le fameux Ouvroir de littérature potentielle) constitueraient le seul horizon, la figure plus secrète, et plus grave aussi, d’un témoin de notre époque marquée par la hache de l’Histoire, selon sa propre expression, s’est progressivement substituée, grâce notamment à Claude Burgelin qui fut le premier, dans un ouvrage référentiel (Georges Perec, Seuil, 1988) à rendre sa place, à la fois omniprésente et entièrement cryptée, à l’entreprise autobiographique de l’écrivain.

Une histoire refoulée

Le paradoxe est en effet celui-ci: que Georges Perec s’est explicitement très peu raconté, alors que son œuvre est littéralement tissée d’objets et de symboles, d’images et de situations, de personnages et de récits multiformes en rapport implicite avec son roman familial. Les lecteurs de W ou le souvenir d’enfance se le rappellent sûrement, la biographie de Perec est lapidaire: «Je n’ai pas de souvenirs d’enfance. Jusqu’à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes: j’ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six, j’ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m’adoptèrent.»

Or cette rétention sur son histoire personnelle est aussitôt mise en relation avec «une autre histoire, la grande, l’Histoire avec sa grande hache», laquelle «avait déjà répondu ma place: la guerre, les camps». La tragédie collective va- t-elle, pour autant, compenser la blessure initiale de l’enfant auquel la guerre a arraché son père avant que sa mère ne disparaisse à Auschwitz?

Nullement, et d’autant moins que le deuil n’a pu être vécu et que ses morts vont errer comme des fantômes tant que le survivant ne leur aura pas donné de tombeau. L’œuvre de Georges Perec, que Boris Cyrulnik cite dans Un merveilleux malheur comme un exemple significatif de résilience créatrice, est en somme ce tombeau épars dont les pièces seraient celle d’un puzzle jamais achevé, jamais butant sur son nom même d’énigme.

Le sentiment vertigineux d’un manque, et le sentiment d’une culpabilité lancinante nourriront la douleur de celui qui échappé au massacre et auquel quelque chose n’a pas été transmis. Pourtant, toutes les traces n’auront pas été effacées. Du père et de la mère, outre le récit d’une tante, il reste quelques photos. Présences spectrales, images d’archives privées qui vont déclencher un jour le récit et nourrir des fictions à n’en plus finir…

Révélateur de la mémoire

Dans un bel et grand essai passionnant, immédiatement orienté comme une enquête personnalisée (elle se rappelle son propre rapport avec telle photographie énigmatique d’une enfant ou tels «blancs» laissés sur les pages des albums familiaux, et chacun se sentira aussitôt interpellé par telle confrontation aux images plus ou moins jaunies de ses proches si souvent si lointains…), Claire de Ribaupierre rend compte d’une vaste recherche autour de la mémoire familiale et de la métaphore du processus photographique visant à mettre n lumière l’acte de remémoration, chez Claude Simon et chez Georges Perec.

«L’archive photographique, écrit-elle, est l’origine des récits de Claude Simon et de Georges Perec: elle déclenche la fiction, l’écriture du roman généalogique.» Or, bien plus qu’un vecteur critique astucieux, ce modèle de la photographie informant une enquête va recouper tout naturellement la fonction de révélateur de la mémoire chez Perec, et mettre en lumière les multiples aspects de sa recherche.

Des images à la fiction

Au premier degré, ce seront quelques notes prises à partir d’une image de son père ou à partir d’une «mère l’enfant», notamment. Puis la fiction va s’en mêler, le besoin de magnifier voire de sanctifier produira autant d’icônes que de légendes, et d’innombrables jeux de projections, de doubles, de masques ou de mots formeront, entre «la vie» et «la littérature», un réseau d’images et de récits d’une cohérence sous- jacente que Claire de Ribaupierre décrit et interprète avec sagacité.

Après avoir lu son livre, c’est avec un autre regard que nous nous sommes replongé dans La vie mode d’emploi, soudain comme réenchantée, lestée d’un nouveau charme vibrant de tendresse, chaque objet de ce formidable bazar, et chaque personnage se trouvant nimbé d’une sorte d’aura. C’est dans cette lumière magique, aussi, que nous imaginons Georges Perec lisant, au ciel, Vingt ans après de Dumas, ce livre qu’il aimait entre tous…

P.F.

Claire de Ribaupierre. Le roman généalogique. Préface de Claude Burgelin. La Part de l’Œil, 366 pp. Un volume de la Pochothèque réunit tous les romans de Georges Perec publiés de son vivant.

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