Le Passe Muraille

Les Têtes d’Iljetu

  

Un texte inédit de Bernard Noël

 

Vous demandez pourquoi tant de visages et toujours, derrière eux, le mien. Vous ne savez pas, dirait-on, qu’en chacun de nous vivent un je, un il, un tu. Vous les sentez parfois tour à tour et parfois tous ensemble. Vous auriez dû deviner que je cherche, non pas à sentir, mais à voir qui je suis tout en me disant devant celui-ci, puis devant celui-là, que je ne le suis pas seulement. Vous me regardez avec surprise car je vous prête un sentiment qui n’appartient qu’à moi. Vous pensez probablement que chacun de nous est unique et qu’avoir un seul visage est la garantie de notre identité. Vous n’avez peut-être pas connu ce qui nous fait successifs et divers, ce qui nous mêle de circonstances et dévoile en nous des différences inattendues. Vous observez mes yeux. Vous y décelez des éclats et des ombres, des instabilités, des changements. Vous devriez en conclure qu’il s’agit des indices d’une démultiplication intérieure entre des personnalités siamoises mais tout de même antagonistes. Vous imagineriez alors le combat obscur entre ces avatars et ma main, qui ne peut me les représenter que un à un quand je voudrais les faire surgir tous à la fois dans une monstrueuse mêlée de traits. Vous savez quel étonnant désordre j’ai inventé en laissant mon geste épouser mes pulsions et les traduire par un mouvement automatique. Vous avez vu mes massacres et les inflexions amoureuses que la violence y donne aux corps. Vous n’avez pas remarqué pour autant que ma vie était engagée dans toutes ces images, ni qu’elles ne sortaient pas de moi sans laisser derrière elles des résidus de représentation qui démangent l’envers de mon visage. Vous manquez d’attention pour les choses invisibles qui, pourtant, remuent la surface alors que j’ai, moi, l’obligation de les rendre, sinon visibles, au moins présentes. Vous voyez des dessins et des dessins et des dessins quand il s’agit de moyens de retourner la peau ou de la rendre transparente. Vous auriez des cauchemars si, rompant tout à coup la distance par laquelle toute oeuvre vous protège, je vous mon-trais ce qui hante la mienne. Vous en avez de temps en temps une petite idée que vous ravalez vite, et en un sens je fais de même tout en rôdant autour de ce qui n’a pas de meilleure cachette que sa figuration. Vous auriez tort de considérer ce qui précède comme un paradoxe car voilà plus de vingt ans que j’expérimente à quel point la vision s’égare dans l’effort qui voudrait pourtant la communiquer avec exactitude, et qui a l’illusion de le faire tant que son travail dure. Vous avez là l’une des raisons qui me font revenir et revenir encore à mon visage dans la rage de l’insatisfaction et non la com-plaisance du Narcisse. Vous constatez d’ailleurs qu’il n’y a jamais de pose, rien que la volonté d’éclaircir enfin ce que la trame des traits dissimule encore tout en ayant l’air de dessiner l’image secrète, celle qui se cache tout naturellement sous la chose révélée. Vous devriez, même devant le secret, faire encore la part des circonstances : la guerre civile, le retour en France, la guerre avec l’Allemagne, la défaite, l’exode, l’exil. Vous avez l’excuse de n’être pas dans ma peau, et je me demande si j’y suis moi-même, si je ne cherchais pas justement à m’en revêtir quand, toujours en butte à l’inconnu, j’essayais de saisir ce qui m’échappait dans le miroir où je tentais de me faire face. Vous aurez beau regarder le résultat de cet affrontement, vous n’y verrez pas plus clair que moi-même, ou bien faut-il que j’attende de l’étranger ce que l’intime n’a pas su résoudre ? Vous sauriez alors ce que j’ignore mais quel moyen auriez-vous de m’en faire part puisque le langage est tenu en échec par l’image, et que l’image n’arrive pas à clarifier son propre contenu. Vous n’avez par conséquent qu’à vous taire tandis que vous feuilletterez ce que je vous montre volontiers en désespérant d’y trouver la signification que, cependant, j’y sais enfermée. Vous parlerais-je des racines, de cette mythologie par laquelle j’ai voulu rendre sensible une puissance qualifiée de tellurique par certains et de sexuelle par d’autres, qui sont ceux dont je préfère la proximité ? Vous avez, comme tous, besoin de mots. Vous n’avez pas assisté à la précipitation des violences, qui atteignent le coeur plus qu’elles ne marquent les corps, sauf quand elles les torturent à mort, mais que reste-t-il des cadavres ? Vous savez que, ces derniers, on les comptabilise et que c’est l’ultime façon de les faire témoigner.

 

 

Vous n’avez pas entendu crier : «Vive la mort?», ni conservé ce cri derrière votre visage pendant que les crieurs s’en allaient mourir plus loin. Vous regardez les caricatures que j’ai faites de leurs assassins comme des documents historiques ou des traces de ma révolte et moi, parti vers d’autres lieux pour tourner la page, je gratte mon apparence afin d’extraire de mes propres traits ce que, malgré moi, je me dissimule à moi-même. Vous avez devant vous la preuve de mon obstination, de mon insistance, de ma volonté. Vous me pardonnerez de ne pas préciser davantage ce que recherche cette obstination puisqu’elle échoue à me livrer la clé de l’énigme. Vous devez à son effet d’avoir devant vous cette suite d’autoportraits, qui est interminable et qui ne devra qu’à ma fatigue, non pas de se terminer, mais de rester suspendue. Vous portez vous-même un certain poids de temps, et c’est à l’intérieur de vous comme une rumeur, comme un tourbillon où les directions s’embrouillent. Vous devez percevoir un remous comparable dans mes visages et, les feuilletant vite, tenter de vous approprier un mouve-ment qu’il m’est arrivé d’entrevoir quand, à toute vitesse, ma main dépassait de très loin ma conscience. Vous aimeriez que j’en rajoute quant à ma difficulté de contrôler ce que je fais au moment où je le fais. Vous aimez le fini parce qu’il est rassurant et n’a pas l’air d’être la prison de ce qu’il renferme. Vous n’avez peut-être pas oublié le mot de Vinci disant: «Mon visage est la prison de l’amour. » Vous m’expliquerez qu’il pensait à sa laideur, celle dont il se croyait affligé, et que tel n’est pas mon souci, ce qui n’empêche pas mon visage d’être lui aussi une prison derrière les portes de laquelle ma propre vie reste à l’écart de moi.

B. N.

 

Anna, Gramsci et les autres

Un petit fait a tout déclenché : l’oubli du nom propre de celui dont j’étais en train de parler. D’où le sentiment d’être au bord d’un abîme interne, et le vertige. Une seule forme pouvait restituer ce tournoiement : le monologue. Pourquoi ? Parce que la parole ne cesse d’y revenir sur elle-même dans une interrogation sans réponse. Le monologue s’adresse pourtant à quelqu’un mais cet interlocuteur est le Silence. Et dans le silence, il y a toutes les menaces du destin individuel et collectif. Ainsi s’est imposée l’écriture du Syndrome de Gramsci, l’oubli du nom de ce grand personnage révélant l’oubli actuel du politique et cette maladie de la mémoire que provoque la société médiatique pour vider l’espace mental et le soumettre au flux de ses images.

L’écriture de ce premier monologue, conçu avant tout comme un récit, m’a convaincu que son mouve-ment tournant correspondait enfin à la forme adéquate pour s’engager dans la spirale qui pourrait travailler l’inconnu. Simplement, j’ai ajouté alors à cette forme une contrainte et décidé que, dans chacun de mes prochains monologues, le même pronom personnel apparaîtrait en tête de chaque phrase du monologue. Dans le cas de La Langue d’Anna, c’est le « je» qui vient en tête mais sans doute y vient-il si naturellement avec ce personnage qu’on le remarque à peine.

 

Derrière mon Anna, on devine l’ombre d’Anna Magnani, ce que j’ai voulu et qui, cependant, m’agace. C’est que je ne sais rien d’Anna Magnani : sa figure est seulement le masque sous lequel j’ai tenté — de manière peut-être obsessive — de questionner la «représentation» telle qu’on la joue bien sûr, mais davantage telle qu’elle nous occupe en nous séparant de la réalité même quand elle l’exprime. Tout dans La Langue d’Anna est imaginaire, tout sauf trois ou quatre anecdotes secondaires, car tout y a surgi au gré de l’avancée de l’écriture vers l’Inconnue. J’ignorais, par exemple, que l’Anna de la réalité était, comme la mienne, morte d’un cancer. Je me suis donc aperçu après coup qu’il suffit d’évoquer Rossellini, Visconti, Fellini, Pasolini, dont les propos ici sont inventés, pour faire souffler l’air de la réalité. Conséquence, me dis-je depuis, l’écriture ne produit l’effet du vrai que si elle construit du vrai-faux tandis que, si elle essaie de copier le vrai, elle ne fabrique que du faux-vrai.

Gramsci et Anna appartiennent désormais à un ensemble qui voudrait développer une sorte de «Comédie mentale» en sept monologues jouant tour à tour du « tu », du « il », du « elle », du « vous » et du « nous ». Le «vous» a donné La Maladie de la chair et le « il » La Maladie du sens, tous deux publiés. Je garde pour moi le « elle » et me demande depuis fort longtemps comment écrire le « nous », car il ne peut aujourd’hui qu’affronter le deuil de la solidarité collective et de la Révolution…

B. N.

 

Bernard Noël, ou l’écriture au corps,

par René Zahnd

Faire de l’écriture un corps vivant et du corps une matière d’écriture ; réunir l’engagement politique et l’acte poétique, à moins que ce ne soit l’inverse; creuser l’étonnement d’être et, qui plus est, d’être de chair : depuis un demi-siècle déjà, Bernard Noël assemble une œuvre qui, considérée dans son ensemble, dessine un geste où l’intime et le social finissent par se confondre. Paradoxe. C’est que l’écrivain joue les explorateurs, plantant des sondes dans les jointures du réel et dans celles, bien plus profondes encore, de la conscience.

Poète, romancier, historien, dramaturge, essayiste, il a écrit ces dernières années plusieurs monologues. Un commentaire de sa plume, reproduit ici, donne le fondement de ce projet inauguré par Le Syndrome de Gramsci (1993) et La Langue d’Anna (1998). Sous le titre Anna et Gramsci, ces deux textes ont été portés au théâtre dans une mise en scène de Charles Tordjman (avec Agnès Sourdillon et Serge Maggiani, au Théâtre Vidy-Lausanne, du 25 octobre au 12 novembre 2006). Les Têtes d’Iljetu (inédit) est le troisième volet de cet ensemble. Il est inspiré par la figure du peintre André Masson. L’extrait que nous publions est tiré de ses premières pages.

R.Z.

 

(Le Passe-Muraille, No 71, Janvier 2007)

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