Le Passe Muraille

Au cours du fleuve intranquille

Des nouvelles de Rémi Huppert à découvrir

par Francis Vladimir

 

 

Le lecteur est un oiseau de passage. Tenir un livre de nouvelles dans ses mains, l’ouvrir, s’y immerger d’un texte l’autre, s’y oublier au point d’en sentir les échos lointains d’une fraternité ravivée, s’envoler. Lire s’est accepter de se réveiller, de s’extirper de son quant à soi intime que d’aucuns, trop nombreux, aiment à préserver, à garder jalousement, loin de tous risques, c’est s’approcher des précipices, des vallons et des crêtes, les survoler à son tour, après l’auteur, pour le rejoindre en compagnie pour sa traversée du désert dans la luxuriance de ses mots. Si je dis ceci c’est que le livre de Rémi Huppert réussit cette alchimie dont on couvrait, il y a fort longtemps, les recherches les plus secrètes, les plus follement inaccessibles, les moins avouables, une réussite en tous points qui, si elle réjouit le lecteur, ne le place pas moins dans un entre deux de lui-même, dans la réminiscence des éléments remisés de sa propre histoire. Pour moi, c’est dans la quatrième partie « exil » et avec le texte « retour » que ma lecture aura été mise à mal. Par là, j’entends que toutes les phrases de ce texte, le chaos que les républicains espagnols traversèrent ( guerre civile de 1936-1939) en état de survie ou pour aller à la mort, m’auront renvoyé d’un revers de mots à mon histoire familiale, pleine face, je peux dire.

Cette introduction pour dire, finalement, que dans les lumières et les ombres de Rémi Huppert, il y a autant de raisons d’espérer que de désespérer. Certes le lecteur met dans sa lecture ce qu’il consent à laisser couler de sa propre respiration afin que les récits ou nouvelles qui constituent les quatre moments de la partition littéraire – En enfance – En musique – En bateau – En exil – deviennent partie vive et prenante d’une conscience réveillée, en marche et en quête, d’une conscience qui se fraie un chemin parmi celles que chacune des vingt-six histoires contées met en exergue dans la douceur ou la rugosité, dans l’émoi le plus intime ou la joie postée en clandestine, la poésie et la tendresse, l’aujourd’hui et l’hier, l’étrangeté et l’évidence. Il me fallait essayer de dire, pour rendre compte de ma propre aventure de lecteur, faire fi de cet impressionnisme fugace qui guette, doigt mouillé sur la page et oeil fureteur, le quidam qui se sera saisi du livre en question.

Dans la nouvelle Soldats, l’auteur donne à entendre la nécessaire lucidité de son intime conviction et sur lui-même et sur le bateau de la méduse auquel s’apparente l’aventure littéraire d’un livre : « J’explore ma douleur, écoutant le chœur de la pluie sur la pierre, tandis que les chênes plongent leurs gros doigts entre des seins de sable… Premier recueil. La critique, aux aguets, juge vingt pages en vingt lignes, qui évoquent des marécages, des mangroves à cheveux noirs. Au lieu d’en louer l’audace, le cachet, les moqueurs y voient une pâle imitation. Ah ! Les génies d’antan. J’ignore les génies d’antan mais je m’incline devant la sentence…. Je pleure… de joie. Samuel et Charles ont montré le chemin. Un fils de rebelles jouera sur les mots, juste aptes à distinguer le grand du petit, le lourd du léger, le rapide du lent. Ensuite, j’en inventerai d’autres. Des évasions laisseront derrière elles le sillage de parfum. Beauté et mystère, le long d’un fleuve. Et dire qu’à chaque fois tel ou tel cours d’eau trouve encore matière à me répondre. »

L’enfance nous est servie en ouverture de Cerf-volant  avec Tonton Claude, as de la Grande guerre, amateur de cerf-volant, paysagiste hors pair, un de ces talents qui faisait une peinture tranquille, juste, talentueuse. Sans les citer toutes, convenons que la seconde des nouvelles, En voiture, » est porteuse de ce brouillard que l’âge venant vient à décanter par le souvenir étonnamment précis des enjeux qui se jouent au sein de la famille, au cœur d’une fratrie, sans que jamais les uns et les autres n’en n’aient mesuré les effets consolants ou dévastateurs à l’exception du narrateur lui-même, quand Chambre  tient en cette dernière phrase simplissime « Elle finira ses jours, glissant dans le silence. »

Il y a dans ces nouvelles une esquive constante qui torée avec le texte lui-même par le désaveu de ce que la vie énonce au final avec sa mise à mort latente. Ainsi dans Rock’nroll  l’auteur enjambe les époques, d’une mort l’autre, dans les années 1960, celles solitaires de Piaf et de Théo Sarapo, son jeune époux, à la mort en 2017 de l’idole des jeunes Johnny et à ses obsèques clinquantes, du moins démesurées ou déplacées ou…, en redonnant à entendre par les mots seuls sur la page l’hymne à l’amour et la poésie escargot de Jacques Prévert, et puis, disons-le, il y a dans certains textes des accointances avec une réalité à peine masquée, celle par laquelle le narrateur essaye d’apprendre, en rameutant ses souvenirs et en interrogeant sa propre mère sur le nom de son géniteur. Comment ne pas songer à la propre histoire de Louis Aragon et de fait,  dans Qui donc ?,  Rémi Huppert nous entraîne dans une relation privilégiée d’un parrain avec son soi-disant filleul, dans une magie qui ne règle pas les animosités des demi-sœurs, les réactive du reste, tout en signant l’arrivée de son premier piano.

Difficile d’ignorer l’amour de l’auteur pour l’instrument, objet du deuxième volet d’En musique,  l’espace aérien de la nuance pour dire avec le texte éponyme Nuances , les impératifs de la douleur mise en notes sur le piano, « cette boîte à magie bizarre qui conjure l’ennui ou déclenche la bonne humeur », les doigts sur le clavier, – « Qui partagera la mélancolie des souvenirs ? » Pour ne pas fermer le deuil comme on en rabattrait le couvercle, la sonate terminée, mais le laisser vivre pour finalement survivre « Ainsi Jack survit-il au chagrin, cette peine qui pince le cœur comme le froid au visage… Le cœur peut-il encore pleurer par saccades ? »

Il y a dans les nouvelles de ce livre une volonté de se réajuster au réel, d’interroger le ciel, l’éternel facétieux et le rêve, jamais absent, tisse patiemment par la phrase, les mots choisis enrobant les destins évoqués à des époques fort différentes, l’habit de jour et l’habit de nuit, l’habit de vie et l’habit de mort des protagonistes qui continuent à se parler, à se côtoyer.

Voyez la toute courte nouvelle Forlane  sur l’amitié de Maurice Ravel pour le peintre Gabriel Deluc, la hargne du compositeur pour composer face à la mort de l’ami au front : « L’amitié, le seul lien à préserver quand tout va à vau-l’eau, la peau blême, les yeux qui rougissent, la chemise dégrafée, oui, cher lecteur, le seul. » Et puis, l’auteur Rémi Huppert n’est pas né de la dernière pluie, il connaît la nature humaine, ses précédents livres en attestent, du moins s’efforce-t-il de ne pas exempter les individus de leur once d’humanité et de non-humanité, celle-ci ayant souvent trait avec la petitesse, la couardise, la grisaille, les effets de manche, les faux-fuyants et les petits arrangements … toutes choses que chacun, l’âge avançant, aura repéré et le côté grinçant de l’affaire s’il laisse le lecteur face à une certaine laideur et lâcheté du genre humain (Opéra) n’en n’oublie pas moins d’instiller et de réserver une lueur de rédemption, le mouvement de la vie, toujours. Et puis l’auteur s’amuse comme Le roi s’amuse, en grotesque et en sublime, ce qui est nécessaire à toute œuvre, la part du retrait par laquelle l’écrivain mène la danse s’octroyant ainsi les raisons d’espérer en son livre. Et Rémi Huppert à de fortes chances d’être comblé. Ainsi avec Satie , à la faveur d’un cahier bleu et d’une rencontre improbable se joue-t-il des temporalités, de l’aujourd’hui et de l’hier, une combinaison énigmatique pour dire les amitiés compliquées, pour ne pas dire inimitiés, entre grands créateurs, et pour s’imaginer en tête à tête loufoque avec Erik Satie.

Du troisième volet, dans En bateau, j’évoquerai Destin, peut-être parce que le titre est un formidable présupposé de l’existence tout en posant le point d’interrogation que ce seul mot paraît invoquer. Tout au long des nouvelles d’En bateau, la symbolique de l’eau, du fleuve, du torrent, des bateaux échoués porte les différentes histoires. Celle de Destin s’ouvre par une noce « Devenir, tout est là… Voilà Alexandre et Juliette mariés à l’église du village. » Et puisque Piaf a été précédemment évoquée, nous voici un brin dans une atmosphère à la Jean-François Nicot mâtinée de Federico Garcia Lorca avec sa pièce Yerma, l’histoire d’une femme stérile. D’une certaine manière c’est d’un monde clos dont il est question ici, d’un monde enfermé tenté par l’ailleurs mais qui se referme à la première des occasions jusqu’au tragique, tout en réservant une aspiration tronquée pour un monde de passions bâillonnées, d’entêtements et d’épaves qui couleront à leur tour. Et d’ailleurs Épave est emblématique de ce que Rémi Huppert aborde en sous texte dans certaines nouvelles, ici plus frontalement, la question de la légitimité, de ce qui concède à l’acte des humains sa noblesse ou sa forfaiture, les revers de fortune. Que le héros réponde au prénom de Martin renvoie à la chanson « Pauvre Martin » de Georges Brassens dont les accents oubliés de piété humaine viennent habiller la nouvelle de Rémi Huppert.

Un écrivain compose, malgré lui, avec les correspondances, les coïncidences heureuses ou malheureuses, les surprises et les dos d’âne que lève son texte. Cette part d’improbable attise toujours une curiosité chez le lecteur, lui ouvre un horizon de lecture, l’amène dans un au-delà du texte, le comble ou l’assomme, le désaltère et le rassasie.

Ainsi en va-t-il des nouvelles qui construisent la partie quatrième d’En exil . Sans doute, mais cela se vérifie aussi pour les précédentes, y-a-t-il dans la chair irriguée de ces textes, un sang qui est celui du poète, comme le prophétisait Jean Cocteau, car il y a forcément du poète en Rémi Huppert, il suffit de le lire, en ce livre, de s’accorder à la sonorité de ses mots, à leur cadence courte, à leur balancement, en ce la donné sur le clavier du piano, à sa manière de conter, de dérouler l’éphémère des existences dont il nous fait confidence, sans jamais hausser le ton, à peine ressentira-t-on de ci de là, une infinie mélancolie, une tristesse cachée, une manière élégante et stylée de dire sans surligner, de rester en mode mineur, de provoquer dans l’intime du lecteur non pas un embarras face au constat sans appel sur lequel vient buter toute vie, plutôt un regard lucide et clair posé sur le velléitaire de l’existence, sur l’équation à X inconnues qui est notre lot à tous, sans que jamais il n’y ait un pouce de renoncement car vivre c’est aller au bout du bout, c’est ouvrir encore et encore.

Accepter et s’accepter. En tendresse et en affection, en pensée et en émotion. J’ai évoqué « Exil », lisez. Je terminerai avec « Tango », autrement dit « à la rencontre d’un père et de sa fille Dao », à la croisée d’une mémoire enfouie et d’un désir, celui d’une fille pour l’histoire tragique de son père. C’est aussi un texte sur la parole lorsque celle-ci passe le cap de l’étranglement dans la gorge, silence de dizaines d’années, d’une parole qui emplit la nuit qui a été celle du père, une longue nuit de vingt ans de relégation à laquelle il aura survécu et d’une autre nuit qui est celle du récit par lequel s’instruit Dao sur le pourquoi du silence, de l’absence du père. Avec cette dernière partie Rémi Huppert place ses récits sur les points de bascule où vie et mort s’affrontent, où les idéologies mortifères de tous bords si elles cadrent le tragique n’en constituent pas moins, hélas, des expériences étonnantes de survie et de renaissance, de possibilité du vivre, où douleur et espérance s’imbriquent à un point de non-retour qui culmine dans l’âme humaine. Des blessures naissent la volonté du souffle. C’est aussi de cela dont nous parle le livre de Rémi Huppert, de cette irrémédiable faculté à marcher droit quand tout incline à nous courber, à nous avachir, à nous effacer.

Lorsque la lecture se clôt, arrivé au terme préfiguré par la première page, on retient la trajectoire littéraire d’un auteur, celle par laquelle il aura choisi de dire le monde, le tamisant en ses ombres et lumières, le commentant par touches, par notes, en apartés et en silences, en élans et en regrets, en force et en fragilité pour la feuille tremblante sur l’arbre de vie, dans la douceur obstinée d’un regard d’homme sur le monde tel qu’il est, dans le lait de la tendresse humaine, pour en épingler la nature profonde, changeante et versatile à souhait, en dessiner par les mots les caractères surprenants et saillants, en justesse et en confidence, à la façon d’un La bruyère cité en exergue. Les quatre parties de ces Nouvelles I augurent d’une suite et ce n’est pas pour rien que Rémi Huppert, musicien au bout de ses doigts, se sera laissé aller à une fugue instrumentale où de l’enfance vécue à l’exil froid qui s’approche, il aura détourné le cours du fleuve intranquille dans lequel certains se noieront quand d’autres s’y rejoindront, sans sombrer, en révisant leurs illusions afin d’y trouver le bon bateau de la vie, en salut inespéré pour condition humaine.

Rémi Huppert. Lumières douces ombres vives. I – Nouvelles. Aux éditions du Palio, 2026, 210p.

Francis Vladimir

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