Le Passe Muraille

Les mots tirés de l’insomnie

Un récit d’Antonio Exposito à découvrir: Les Cahots de l’anthropie

 

 

par Francis Vladimir

J’avais en un temps peu reculé donné mon sentiment sur « le quatrième roi mage », premier roman d’Antonio Exposito, faisant part plus que de mon admiration pour un texte remarquable, plutôt de mon étourdissement à tenir dans les mains et à lire une pluie d’étoiles dans la voie lactée des mots. Je ne saurais dire moins des « cahots de l’anthropie », qui couronnent le second livre d’un écrivain qui aura avancé vers son écriture sans la volonté manifeste de se prendre pour un écrivain, au plus avouera-t-il que les contingences d’une vie et les rencontres l’auront conduit là où il en est, à cet âge de canne frappant le sol qui le soutient dans l’arpentage des villes qu’il revisite à présent en aveugle des champs à jamais éclairé autant dire en voyant. On voudra bien me pardonner mes propres errements mais aborder au continent Exposito, le dire par des mots ressassés sous toutes les coutures, d’apparence peu feinte, est un exercice qui invite à la traversée fantastique, celle par laquelle la surprise surgit, nous guide et vient nous perdre.

En ce deuxième livre, on devine, pour ceux qui s’abandonnèrent au « quatrième roi mage », que nous entrons en un pays de conte personnel, d’une vie si commune qu’elle donnera ses étincelles, de celles qui alimentent forcément le grand brasier de l’écriture. Car à lire Antonio Exposito on est renvoyé au pour quoi et pourquoi de la chose qu’on dénomme écriture, palinodie incessante des mots et des silences, cette sorte d’à valoir de l’existence pour laquelle on suspend les filets marins ou d’escalade de la littérature, cette merveille si nommément nommée pour essayer de dire, redire et dédire le monde, cet arc en constance tendu sur lequel l’écrivain pose sa flèche empoisonnée ou cautérisante, ses couleurs éclatantes, ses noirs et ses blancs, sa chair et son sang. Le titre est à lui seul révélateur. Il est une mise en garde pour le lecteur qui s’aventure dans ce qui dessine page après page, saison après saison, vie après vie, d’escarpés en abysses, l’autoportrait décapant et térébrant, d’une personnalité à la marge d’elle-même et dont la vocation, pour certains jugée tardive, aura été, pour notre plus grand bonheur de combler nos propres marges« Ma vie a été minuscule comme une tête de clou à laquelle j’ai accroché une espérance. En ma dernière saison, je l’envisage plus minuscule encore, taillée à la pointe par laquelle de ligne en ligne manuscrites, je voudrais tisser le filet qui pêcherait ma vie. Et d’ainsi me défaire par défaite fertile, vous raconter comment de Nous j’aurais pu m’écarter, assez, pour dériver je ne sais où. »

J’ai cet honneur qu’on supposera insigne de connaître l’auteur, son premier opus ayant été la clé introduite dans la serrure d’une amitié consentie du bout des mots mais non des lèvres, et d’emblée apaisée, et de ce fait, bien anodin, partageant en coeurageson pays de vie, gîté au pied des Pyrénées et aux échos de notre mer commune, la Méditerranée de Trenet, il m’avait remis ses cahots en manuscrit pour lequel je m’étais étonné de ne pas y sentir le souffle premier de son roi mage. SI je vous dis cela c’est que la lecture, au final, du livre m’a interrogé et réconforté sur le sentiment dont je vous parlais en incipit, le lecteur n’ayant en premières références, souvent, que les pleins et les vides de son cœur. Et il m’avait semblé que le vide l’emportait sur le plein, que le dit peinait à me surprendre, à m’emporter, à m’accepter dans le partage d’une vie chaotique puisque telle la souscrivait l’auteur. C’était sans compter sur le travail de retissage et malaxage de l’écrivain, sur la farouche volonté d’un éditeur, en l’occurrence Jérémie des éditions du Panseur qui, tout heureux encore de sa découverte magique, enfoncerait le clou pour que l’écrivain Antonio Exposito, écrivain des herbes folles, se laisse fléchir et donnât à son texte, plus qu’une patine de vie, cette aura indicible à toute existence révélée, extradée du commun, pour que le lecteur vogue à son tour dans les manigances que toute vie réserve mais aussi aux illuminations et aux baumes et onguents qu’elle tend à l’âme blessée, au corps hospitalisé et brisé.

Hosanna au plus haut des cieux ! Que ces cahots sont révélateurs de la profondeur humaine, de l’étonnante résilience, osons le mot, quand par les mots l’écrivain descend en lui-même pour remonter, à croupetons si nécessaire, à la source de vie à laquelle il accepte, sans plus d’hésitation de s’abreuver. C’est une pièce en trois actes qu’Antonio Exposito nous donne à lire, avec une exposition en puissance de sa formation d’homme, par la naissance d’un père venu de l’au-delà des Pyrénées et d’une mère aux accointances danoises, un mini melting-pot qui participe du doute de l’enfant, des errements du jeune adulte, de la difficulté à être à sa place, en sa maison et en ce milieu du monde qui tourne autour de soi, sur cet axe fébrile, qui se démet sans cesse, le narrateur qui est dans son je pour se dédoubler dans un il de narration, donne cette distance pour reprendre son souffle, y voir plus clair, avancer de station en station, tel un Christ aux chardons qui monte à l’épreuve. Dire de cette manière-là c’est en quelque sorte reconnaître que l’on est happé par une histoire indistinctement marquante pour les uns, lointaine, très lointaine pour les autres. Et c’est justement cette distance par lequel s’établit le je et le il que le texte vient à excaver l’essentiel, son ignorance du tout et sa proximité en tout : « Je ne sais pas… : le premier pas dans l’Art./ Ainsi le jour, il secouait la raideur de sa main. Quand les nuits, en l’insomnie dont il fit son gagne-pain, veilleur, il dessinait par sa torche les clairs-obscurs de natures mortes./ Il regardait les images qui décoraient les murs et parfois elles quittèrent leurs cadres pour s’envoler dans la lumière de son œil./… Il connut en ses nuits des aurores boréales qui ne pouvait saisir sa main. Halluciné par l’épuisement qui fit qu’on le trouva un matin, debout, une paume sur un meuble, dormant d’un sommeil d’échassier ».

C’est dans une longue montée hors de l’insomnie des mots que les « cahots de l’anthropie » nous propulsent. Plus qu’une invitation au long périple d’une vie, ce sont aux escales que nous sommes conviés à descendre pour mieux remonter dans ce cabotage incessant d’un marin des mots, d’un navigateur au long cours, d’un canotier des berges, d’un chemineau des sentiers retrouvés, qui s’entreprend pour s’essayer à dire lorsque les mots toujours sont dans l’ailleurs d’eux-mêmes, dans leur envers qui malfaçonne les plus belles histoires. Il y a sans doute dans un tel texte, en contrechoc à l’émerveillement du roi-mage, une panoplie de la rédemption, un essai inconsidéré de dire sa langue, de la télescoper, de la malléabiliser à sa bouche, de la bourgeonniser, de la claquer et l’embellir pour la porter à floraison en cette manière-là abrupte et sans apprêt, et désormais en sagesse, de maçonner son texte, de le surprendre, tel un manœuvre qu’aucun mot ne rechigne parce qu’ils sont, et le liant de la terre et l’incandescence des astres, les coins et les recoins d’une nature profonde.

Poétiquement parlant, Antonnio Exposito est une comète, un petit chose venu de loin qui en un livre premier nous aura éclairés sur la grandeur et en un livre second nous aura rassurés sur notre petitesse, non pas d’âme, vous l’avez grande, je le pressens, mais de destinée, destinée qui n’est rien dès lors que l’âge est là, fardeau et préparatif à la fois, cadeau de la partance annoncée, donc, lorsque l’alignement des planètes veut bien y consentir. De sa trajectoire le narrateur nous aura entretenu au creux de l’oreille, en témoin de lui-même, sans jugement hâtif, sans absolution migratoire car il est ce qu’il est, un homme avant toute chose, avec ses blessures d’enfance venues des parents, de la sœur née plus tard, de la cour de récréation, du lycée, de ses poètes d’un jour, de ses fidélités et infidélités amoureuses, amoureux transi ou baiseur impénitent, de ses métiers, de ses faiblesses et lâchetés, de ses essais d’être aimant, de sa volonté obscure et têtue d’être un bon père, dans l’appétence des morts, à l’orée des vivants, des soutiens et des malfaisants, et au-dessus, en point d’orgue, sa femme et ses filles, en respiration profonde, loin de toute amertume, réconcilié, toutes choses qui enclosent et s’échappent à la fois si ce n’est que l’auteur, accompagnant des gens de peu, regard humble mais gourmand, énamouré de son vieux chien, offert à sa vieille mère, en Ulysse patient, sans nous prendre à partie nous tend son propre miroir aux alouettes d’ombres dans lequel, en ombre portée, nous nous tenons aussi, arbrisseau fragile près de l’arbre qu’il est devenu dans la parousie des origines. « Et alors qu’on peut reconnaître l’arbrisseau dans l’arbre, on y voit aussi ses pluies, ses vents, ses soleils, ses bêtes, comme on y flaire sa terre. L’arbre est tout cela, comme notre identité d’une essence immobile en quête d’existence, mouvant dans les cycles du temps au vent des événements…/ sans lui, toute motivation nous leurre. Et seul un fort tremblement peut, alors, étaler le secret de notre être. Le mien ne me vient, peut-être, qu’à me tendre l’échelle d’où lâcher en dernier geste mon vol au vent.

Francis Vladimir

 

Antonio Esposito. Les Cahots de l’anthropie. Les éditions du Panseur, 200 pages, 2025.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *